Vieillir dignement, avec ou sans Ephad

31 décembre 2019
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Mardi 8 octobre, équipe soignante et résidents en Ehpad se rassemblent devant le ministère de la santé pour protester contre la politique du gouvernement

Entre les mauvaises conditions de vie et de travail ainsi que l’absence de personnel, les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) sont régulièrement au cœur des critiques. Tandis qu’une grande partie des seniors ne souhaitent pas s’y rendre, les acteurs du paysage médical français défendent eux, ces établissements indispensables.

Mardi 8 octobre, avenue Duquesne, vers 9 heures. Malgré la bruine qui tombe sur la capitale, le petit groupe de manifestants reste bien déterminé à imprimer son ras-le-bol devant le fief d’Agnès Buzyn. Un militant, figure de la protestation et président de la fédération Interco-CFDT, prend la parole : « Ce ne sont que des miettes » c’est par ces mots que Michel Leclerc qualifie les aides de l’état pour les Ehpad. Énervé et remonté contre le gouvernement, ce syndicaliste endurcit réclame davantage d’aides de la part de l’État.
L’intervention de M. Leclerc est loin d’être isolée. Depuis plusieurs années, de nombreuses manifestations ont lieu pour protester contre les mauvaises conditions de travail et donc de vie dans les Ehpad.

Malgré le rapport « Grand âge et autonomie » réalisé par Dominique Libault, les propositions tardent à être mises en place, et les conditions de vie en Ehpad ne cessent de se détériorer. 175 propositions ont été formulées par l’ancien directeur de la Sécurité sociale pour répondre à certaines priorités tel qu’investir dans les métiers du grand âge, lutter contre l’isolement des personnes âgées, ou proposer un meilleur panel d’offre. Mais ces aides économiques se font attendre.

Pendant 3 jours de novembre, réunis au Centre des Congrès boulevard Saint Jacques, des professionnels du secteur venus de toute la France participent à un colloque afin d’orienter une réforme dans l’optique de la loi Grand Âge. Elle devrait être adoptée d’ici la fin de l’année. Nathalie Maubourguet fait partie de ceux-là. Elle est inquiète. La présidente de la Fédération française des associations de médecins coordonnateurs en Ehpad (FFAMCO) l’affirme : « On va dans le mur ! ». Pour elle, comme pour ses collègues, l’enjeu est avant tout budgétaire : « Si on réglait le problème financier, ce serait bien plus simple pour nous » affirme la médecin. « Alors que les besoins augmentent, les moyens fondent comme neige au soleil. Il y a une séparation entre les besoins requis et les dépenses allouées ».
Inéluctablement, les contraintes budgétaires impliquent une difficulté à embaucher. Le docteur Jean-Antoine Rosati, médecin gériatre en Ehpad, lui aussi présent au colloque, alerte autant qu’il peut : « Pour bien faire, il faut avoir un niveau de personnel. Actuellement on est à un indicateur de 0,6 en France. Alors qu’en Allemagne, on atteint presque le taux plein avec 0,8. » D’abord les établissements peinent à recruter parce qu’ils doivent se serrer la ceinture et maintenant les potentielles recrues redoutent les conditions de travail : « On enlève les annonces dans le journal car les gens sont persuadés qu’il y a des soucis. » soupire Nathalie, dépitée.
Et pour ceux qui osent franchir le pas, l’épreuve est parfois trop dure. Ces établissements doivent donc faire face à des départs massifs : « Comme les gens ne restent pas, on fait appel à l’intérim. Mais c’est difficile d’avoir de la qualité avec du personnel qui change tous les jours. Il faut stabiliser l’équipe médical » assure Nathalie. Ce cercle vicieux fait rire jaune le docteur Rosati : « Le personnel a trop de boulot. Du coup on a une augmentation du nombre d’arrêts de travail par burn out. L’Etat est schizophrène. D’un côté, à la télé, aux journalistes, il dit que tout est beau, et sur le terrain nous on vit le rabotage des budgets ».
Ces problèmes de personnel ne sont pas propres aux établissements publics. Le secteur privé lucratif en pâtit également. Malgré une architecture plus développée, des locaux souvent remis à neuf, et du matériel dernier cri, les Ehpad privés ont eux aussi énormément de difficultés à accueillir des nouveaux membres au sein des équipes médicales.
Au bout du compte, ces restrictions budgétaires se traduisent forcément par une qualité de vie dégradée pour les résidents. Moins de salariés sous-entend un rythme plus soutenu, voire robotique. L’équipe médicale, quand elle est qualifiée, doit enchaîner les soins sur les résidents sans jamais avoir le temps de se soucier de l’aspect social.

Yvette et Paul dans leur maison en banlieue parisienne

Dans son petit appartement de L’Haÿ-les-Roses dans le Val-de-Marne (94), Geneviève, 80 ans, dentiste retraitée depuis 15 ans, ne se voit pas vivre en Ehpad avec sa retraite de 2000 euros par mois. Quant à Paul, 92 ans, ancien ingénieur électricien vivant également à L’Haÿ-les-Roses depuis 1966 avec sa femme Yvette, il pense que les Ehpad sont également trop coûteux et mal organisés : « Les Ehpad sont très cher. Ma frangine qui est là-dedans est très bien nourrie mais niveau soin c’est pas ce que ça devrait être. Le personnel change tous les trois jours et c’est pas assez structuré. Y’a du laisser-aller. »

La contraignante vie en Ehpad

Geneviève, passionnée de piano depuis qu’elle a pris sa retraite

Pour Geneviève, son indépendance est primordiale et vivre en Ehpad l’empêcherait de pratiquer ses activités quotidiennes : « S’il fallait que j’y aille ce serait très difficile parce que je suis extrêmement indépendante, je ne veux pas sacrifier certaines choses de ma vie. Dans un Ehpad j’aurais pas mon piano. J’y joue deux heures par jour depuis que j’ai pris ma retraite. Je regarde « C dans l’air » tous les jours aussi. Dans votre appartement vous pouvez faire ce que vous voulez mais si c’est en commun c’est pas ce genre de chose qu’on va regarder ensemble. On va regarder Les feux de l’amour ou je sais trop quoi. ». Elle ajoute également que la vie en collectivité ne l’intéresse pas : « Ça ne me dérange pas du tout de vivre seule, au contraire je suis ravie. Je ne peux plus vivre avec d’autres gens, même une personne. J’ai plus de mari, plus d’enfants, ils sont plus là. Quand mes petits-enfants viennent c’est très bien mais faut pas qu’ils restent trop longtemps. »

Pour Paul, vivre en Ehpad ne lui semble pas envisageable tant qu’il peut encore tenir sur ses deux pieds : « Tant que je suis en forme et qu’on est deux il est hors de question qu’on s’en aille en Ehpad. Dans aucune structure que ce soit. Tant qu’on peut monter les escaliers pas de problème. Le jour où on pourra plus, comme on a acheté un appartement avec un ascenseur, on ira là-bas. On sera sauvé à 90 % dans la mesure où on peut marcher encore. »

Même les professionnels sont conscients de cette réticence : « C’est rare les gens qui décident d’entrer en Ehpad. Vous ne choisissez plus l’heure à laquelle vous vous levez, vous choisissez plus ce que vous mangez, vous ne choisissez plus votre compagnon de table, vous vivez dans un espace réduit à 21m2. » souligne Nathalie Maubourguet. 

Mais pour le docteur Rosati il faut nuancer. Il est enthousiaste quand il pense à la vie sociale en Ehpad : « Les Ehpad ont changé. Avant c’était trop « sanitarisé ». C’étaient des hôpitaux, et non pas des lieux de vie. » Selon lui, même si ces établissements induisent une restriction des libertés et une perte de l’intimité, les Ehpad sont essentiels pour la vie sociale des personnes âgées : « Beaucoup sont dépressives, complètement seules et éloignées de leur famille. Moi je dis qu’elles sont beaucoup mieux en Ehpad que seules chez elles. » 

Jacques et Rosette installés dans leur canapé 

Jacques ne fait pas partie de ceux-là. A 92 ans, il vit seul dans un spacieux appartement du 16e à Paris. Le crâne dégarni et le regard attendrissant, il raconte comment se déroulent ses journées. Il se lève de bonne heure chaque matin, se prépare un bol de café et allume la télévision. Sa fille, Laurence, passe le voir tous les matins, avant de partir travailler. Elle vit dans le même immeuble que lui.
Dans cet appartement où il vit depuis plus de 40 ans, Jacques se rappelle bien des moments passés avec sa femme et ses enfants. Assis sur une chaise style Louis XVI, il raconte la voix tremblotante : « Je me sens très seul depuis qu’Hélène est partie ». Les larmes lui montent vite aux yeux à chaque fois qu’il évoque son prénom. Hélène, sa femme, est décédée il y a maintenant plus de deux ans. Elle est en photo absolument partout ; du fond d’écran de téléphone aux cadres posés sur les commodes autour de lui.
Malgré ça, l’Ehpad n’est pas envisageable : “C’est hors de question”. Bien qu’il se sente seul par moments, il s’estime heureux d’être bien entouré : « J’ai souvent de la visite de ma famille qui n’est plus à Paris, il y a plusieurs chambres et ils peuvent venir dormir. Ce week-end, par exemple, ma sœur, Rosette, de Nice est venu me rendre visite et la semaine dernière c’était ma petite fille de Londres. » Bien entouré, Jacques dîne presque tous les soirs chez sa fille et son beau-fils et tous les vendredi soir, ses petits-enfants parisiens viennent dîner aussi. Le reste du temps il est souvent seul mais ne s’en plaint pas : « Je regarde la télé, je joue au bridge sur mon ordinateur, je passe des coups de fils, je ne m’ennuie pas. » raconte-t-il.
Bien qu’il ait quelques problèmes de santé sa fille l’emmène à ses rendez-vous médicaux et passe beaucoup de temps à s’occuper de lui en plus de son propre travail. Sa sœur Rosette s’estime elle aussi heureuse d’avoir des enfants qui s’occupent beaucoup d’elle. Tous les deux reconnaissent qu’ils sont privilégiés.

Une situation mal connue

Dans un rapport publié début 2019, le site Retraite Advisor proposait de dresser un tableau noir des situations au sein de ces établissements. Selon celui-ci, 36% des EHPAD seraient « dangereux ». Face à ce constat de sources contradictoires, on ne peut qu’affirmer que la situation des conditions de vie en Ehpad est mal connue du grand public. Il existe d’ailleurs des visions divergentes, que l’on se place du point de vue des professionnels ou des personnes âgées. 

Pour les docteurs Maubourguet et Rosati c’est sûr, il y a une totale diabolisation des Ehpad. Et ils accusent le coup des médias : « Lorsqu’il y a des choses émouvantes, de l’ordre de la maltraitance, là les journalistes sont tous là. En plus, il y a parfois de mauvaises interprétations quand on sort de son contexte une situation. »

Cette désinformation a des conséquences directes sur les personnes âgées. Nathalie Maubourguet reste unanime, elles ont peur d’y aller. 

Et en effet, quand arrive la question de ce qu’elle pense des Ehpad, Geneviève souffle avant de répondre : « C’est pas l’idéal j’imagine. Ce n’est pas ma façon de procéder pour pouvoir vieillir correctement. Je m’imagine pas aller dans un Ehpad. Je sais par personne interposée ce qu’il se passe là-bas et c’est pas la joie. J’aimerais vraiment vraiment rester dans mon appartement jusqu’à la fin… ou la soif. » conclut-elle en rigolant.

Quant à Paul, vivre avec la maladie des autres patients lui serait difficile. Yvette, sa femme, ajoute également à la fin de l’entretien : « Ce serait la dernière solution, les Ehpad. » 

Malgré la réalisation de projets de vie au sein des Ehpad, ceux-ci peinent à passer la frontière des établissements : « Aujourd’hui on est en congrès de gériatrie, et les films qui reprennent ce qu’on fait de bien sont réservés à cette réunion. Il y a très peu de journalistes qui s’y intéressent. C’est pas un sujet grand public. Je ne me souviens pas avoir vu une seule émission où on valorisait le travail des aides-soignants. »

Selon Valentine Trépied, sociologue et spécialiste des Ehpad : « Les seniors doivent s’investir et anticiper leur futur dans un potentiel établissement de santé afin de s’y épanouir. Le choix doit venir d’eux et ne doit pas être imposé par la famille. Ça doit se passer naturellement. Le risque est de se retrouver contraint à aller en Ehpad après un choc ou un traumatisme et de voir ces anciennes conditions de vie se détériorer, voire disparaître. Mais c’est sans surprise que ce choix est difficile à réaliser. »

« La solution se trouve peut-être dans une campagne de communication plus transparente, mais aussi dans une meilleure présentation des choix offerts au futur résident et à sa famille avec l’option de séjours temporaires. » propose quant à lui le docteur Rosati.

Lili Pillot, Philippe Girardie, Mathilde Muschel, Océane Louvel de Monceaux

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