Urbex : cette jeunesse qui explore les ruines

5 février 2019

Urbex, contraction de Urban Exploration est une activité qui consiste à visiter des lieux abandonnés généralement interdits. De plus en plus de jeunes sont attirés par cette pratique popularisée par les réseaux sociaux où de nombreuses communautés se sont créées.

Dans un petit village de l’Essonne se trouve l’ancien abattoir de Nozay, rebaptisé «l’abattoir de la nausée ». À quelques mètres de l’entrée, on peut lire sur un panneau « interdiction de pénétrer sur les lieux ». Pourtant, cette ancienne usine à cochons, fermée à la fin des années 1980, est devenue un lieu fantôme qui attire les curieux. 40 ans plus tard, nombreux sont ceux qui continuent d’explorer ce lieu abandonné.

C’est le cas d’Alexandre, passionné d’urbex depuis bientôt trois ans. Ce jeune sapeur-pompier de 20 ans a déjà une trentaine d’explorations à son actif : manoirs, hôpitaux, châteaux, et mêmes bunkers… le tout en France, en Espagne, en Angleterre, aux États-Unis, mais aussi en Allemagne. C’est la troisième fois qu’il vient explorer cet abattoir.
Tout en évitant les trous très profonds ou les morceaux de verre sur le sol, Alexandre débute l’exploration par l’impressionnante porcherie. Cet immense bâtiment est composé de près de 200 boxes d’une dizaine de m² chacun. À certains endroits, le plafond s’est écroulé. Au sol, les rails, qui permettaient certainement la circulation des chariots de nourriture sont toujours présents, rappelant la fonction première de ce vieux bâtiment.
« Cette exploration, je dirais que c’est un niveau 2 », nous précise le jeune urbexeur, avant de nous expliquer les quatre différents niveaux de cette pratique. « Le niveau 0, c’est une maison abandonnée, en pleine campagne où il n’y a pas de voitures qui passent à côté. Le niveau 1, c’est une maison assez éloignée des habitations, sur une route avec un peu de passage. Le niveau 2, il y a du passage et il peut y avoir de la sécurité. Le niveau 3, ça devient très dangereux. Il y a de la sécurité, du personnel qui peut tourner autour du lieu, et des caméras de surveillance. »

Ce qu’aime Alexandre lors de ses explorations, c’est le mobilier, et les « jolis » tags. « Quand c’est bien fait, ça peut être vraiment sympa. D’autres fois, on se demande pourquoi ce tag est là. Ça gâche le lieu. Il y a des endroits où j’espère vraiment qu’il n’y aura jamais de tags parce que ça ruinerait tout », explique-t-il. À l’abattoir de Nozay, des artistes se sont réappropriés les lieux, lui offrant alors une deuxième vie ; des graffitis et tags recouvrent les murs de chaque bâtiment, amenant de la couleur à ce lieu délabré. La nature elle aussi est bien là. Elle semble parfois avoir repris le dessus. En explorant le lieu, il n’est pas rare de tomber sur un arbre, qui a poussé en plein milieu d’un bâtiment.

L’endroit est très calme. Les seuls bruits que l’on entend sont ceux des oiseaux qui s’envolent, des bruits de pas sur les morceaux de verres au sol ou encore les déclenchements d’appareils photo. « Pour mes premières explorations, je n’avais pas d’appareil photo. Ensuite, j’ai commencé à acheter du matériel : un appareil photo, un stabilisateur pour iPhone, un panneau pour envoyer de la lumière… » affirme Alexandre. Aujourd’hui, il a dépassé les 9 000 photos en réunissant toutes celles de ses explorations urbaines. Ce qu’il aime également, c’est de connaître l’histoire. Il confie : « C’est toujours intéressant de comprendre pourquoi ce lieu a été abandonné et qu’est-ce qu’il y a eu avant. Parfois, c’est intéressant également de trouver des photos des lieux avant pour le comparer avec aujourd’hui afin de constater le changement ».

Sur le terrain, Alexandre semble très à l’aise. Il nous chuchote « Restez près de moi et ne faites pas de bruit ». Pour lui, la sécurité est primordiale. S’il ne sent pas en sécurité à un endroit, il n’hésite pas à partir. « Une fois, j’étais en Espagne dans une maison bien cachée avec deux amis. Il y a eu trois coups dans le mur, qui était très épais. J’ai essayé de taper dedans, mais je n’ai pas réussi à faire de bruit… Je ne le sentais pas du tout et je leur ai dit qu’on partait. La maison était immense, on ne savait pas sur quoi on pouvait tomber. On avait beau être trois, si on tombait face à un mec armé, il aurait pu nous faire mal », nous raconte-t-il. « On ne sait jamais sur quoi on va tomber. Soit c’est des casseurs, soit c’est des gens qui sont là pour te faire peur, ou encore un autre groupe qui a peur aussi ».

Aux origines de l’urbex

Il existe trois types d’urbex, le classique qui est la visite de lieu abandonné, la toiturophilie l’exploration de toits, et la cataphilie la descente clandestine de catacombes. Il est difficile de donner une date de naissance à l’urbex, la pratique a toujours existé et n’est pas concentrée sur un seul pays. En revanche, c’est dans les années 90 que le Canadien Jeff Chapman connu sous le nom « Ninjalicious » fait émerger le mot « urbex ». Il a largement contribué à la popularisation de la pratique à travers le magazine Infiltration qui donnait des techniques pour explorer en sécurité les lieux et délivrait des codes éthiques de l’urbex.

Communauté 2.0

La pratique rassemble une vaste communauté sur les réseaux : #Urbex centralise environ 5,5 millions de mentions sur Instagram et des dizaines de vidéos sont ajoutées quotidiennement sur YouTube. Facebook compte une centaine de pages et autant de groupes sur l’urbex pouvant rassembler des milliers de likes et adhérents.
Nicolas Offenstadt est historien et maître de conférences à la Sorbonne. Selon lui « l’urbex va bien au-delà de ceux qui le pratiquent, il touche aussi des gens qui n’en feront jamais, mais qui regardent des images et l’histoire des lieux. C’est également cela qui rend le phénomène populaire, ce qui ne serait pas possible sans le web ».

À l’instar d’Alexandre, Yannick est un novice de l’urbex qu’il pratique depuis trois mois. Grâce à son adhésion à un groupe Facebook, il a rejoint une communauté qu’il considère aujourd’hui comme une deuxième famille. C’est grâce eux qu’il a appris les règles de l’urbex. Les lieux ne doivent pas être dégradés, ni divulgués ; c’est là une de ces lois principales : trouver les lieux soi-même, quitte à les chercher durant des jours.
La plupart des urbexeurs livrent une véritable guerre contre les tagueurs et les casseurs qui dérogent aux règles : « C’est une question de respect : tu ne vas pas taguer une propriété abandonnée et privée ! » s’indigne Yannick contre les tagueurs.
La vidéo n’est tolérée que si aucun visage n’est montré et si les lieux ne sont pas dévoilés. Mais à l’école de la débrouillardise, le troc n’est pas de refus : « Un ami avait connaissait l’accès d’un lieu qui m’intéressait. Pour avoir l’entrée du spot il m’a demandé si je pouvais lui filer une de mes adresses en échange » explique Yannick. En revanche beaucoup de photos sont partagées sur ces communautés 2.0. Ainsi, la communauté Urbex est complexe : elle favorise l’entraide tout en développant l’entre soi.

Urbex : Une nouvelle tribu urbaine

La pratique de l’Urbex créée une « tribu urbaine » explique le sociologue Michel Maffesoli dans une vidéo pour l’AFP. Ils forment un groupe d’appartenance avec un centre d’intérêt commun : l’Urbex. C’est dans une temporalité différente des villes que les urbexeurs dialoguent avec leur environnement. Inconsciemment ou pas, ils se réapproprient les villes différemment : dans des métropoles où tout est réglé et millimétré, les citadins doivent marcher sur des trottoirs prévus pour eux, les Urbexeurs réapprennent à gérer leurs propres espaces lorsqu’ils explorent des lieux abandonnés. « Vu que ce sont des lieux délaissés, on n’est pas à l’abri que le plancher ne soit pas très solide et que l’on se retrouve au rez-de-chaussée » explique Yannick, les déplacements doivent donc être lents et calculés.

Dans la série « City manifesto » diffusée par Arte en 2016, quel que soit leurs pratiques, skate, toiturophilie, Urbex, tous parlent d’une même envie : prendre du recul par rapport au grouillement de la ville. Il s’agit de se constituer un espace à part, de se le réapproprier en cassant les codes.

Nicolas Offenstadt vient de publier « Le pays disparu. Sur les traces de la RDA » où il part dans l’ex-Allemagne de l’Est en mêlant le travail d’historien et l’urbex. Il explique qu’il y’a une volonté croissante d’aller explorer un monde qui disparait. « Il y a un urbex qui ne se fait pas seulement pour l’aventure, mais aussi parce que c’est le témoin d’une époque révolue. C’est un rapport entre le passé et le présent qui opère à travers ces lieux, l’urbex apparait alors comme une forme d’exotisme. Ces lieux offrent un endroit où l’on peut respirer, un non-lieu dans la ville totalement détaché du monde contemporain, un ailleurs à proximité ».

Vers un tourisme de l’urbex ?

Aude Le Gallou, géographe en troisième année de thèse sur le tourisme de ruine à Détroit et Berlin évoque la popularisation de l’urbex au grand public. Dans ces deux villes, cette activité est facilitée. Dans la capitale allemande, le blog Abandonned Berlin divulgue les lieux abandonnés pouvant faire l’objet d’une exploration. Cette approche est largement contestée par les urbexeurs, puisqu’elle va à l’encontre les règles de l’urbex. À 50 kilomètres de la capitale, une partie du sanatorium de Beelitz a été rachetée par des particuliers qui proposent désormais la visite de ce lieu au public. À Detroit, le Motor City Photography workshop embarque les touristes pour une excursion de trois lieux abandonnés. Mais ici, tout est prémâché, il n’y a pas de travail de recherches effectué en amont, ici, l’urbexeur n’est que visiteur. La géographe estime qu’une telle activité ne pourrait se développer en France. Et pour cause, Détroit ou Berlin offrent un imaginaire par leurs histoires, qui n’est pas présent en France.

Fleury Charlotte – Perez Yohann – Sirot Léa

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