Sexualité du troisième âge : pas une ride

7 janvier 2020

Trop embarrassante, tabou ou repoussante, un chaste voile recouvre la vie sexuelle des personnes âgées en France. Le besoin d’assouvir leurs désirs reste toujours difficile à assumer, aussi bien avec leur famille qu’avec les professionnels de santé.

Sexodrome du 18ème arrondissement de Paris © BESLAY

Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable titrait Romain Gary pour son roman sorti en 1978. Avec un récit narrant la peur d’une chute brutale d’activités sexuelles au passage du troisième âge, l’auteur français avait visé juste. Dans l’imaginaire commun, la libido des séniors prend sa retraite à soixante deux ans. Veuves débridées, grand-pères cochons, Cougars obsédées : pour ceux et celles qui dérogeraient à la règle, les jugements vont bon train. Car la sexualité des séniors, on ne veut pas la voir ni en entendre parler. L’origine judéo-chrétienne de notre société en est la cause : la sexualité des personnes âgées n’a plus rien à voir avec la reproduction et devient alors douteuse et anormale. Pourtant, de plus en plus d’applications et de sites Internet se lancent dans le « dating » pour les plus de cinquante ans, la dernière en date : Lumen. Elle fait « du dating pour les seniors qui se sentent plus jeunes que jamais » son crédo. Elle revendique un million d’utilisateurs uniques dans les pays anglo-saxons et a ouvert son application en France il y a quelques mois seulement, bien conscient que les quinquas et plus sont équipés de smartphones. Aujourd’hui, « c’est le désir qui décide et il ne se commande pas » nous explique Janine Mossuz-Lavau. Politologue et sociologue au CEVIPOF, elle publie en 2002 une grande enquête sur la
Sexodrome du 18ème arrondissement de Paris © BESLAY
sexualité des Français. Dix-sept ans plus tard, elle réalise le même travail en s’intéressant aux couples de la nouvelle génération. La vie sexuelle en France dresse le portrait de soixante individus de tout âge. Si le tabou a toujours la dent dure, une évolution des pratiques est aujourd’hui notable. «  Dans toutes les tranches d’âges, ils parlent plus librement et les comportements sont plus libres. Les gens font ce qu’ils ont envie de faire et en parle librement, sans rien devoir à personne. La culpabilité a disparu. Ce qu’ils veulent est légitime. Les libertés de parole ne m’étonnent pas, comme avec #Metoo par exemple. Ils ne sont plus dans un « mood » fermé et opprimé. » explique Janine.

« Le sujet est toujours délicat à aborder »

Pour illustrer cette évolution, elle s’appuie sur l’exemple de Jacques, soixante dix sept ans, qui l’a beaucoup marqué. « J’ai rencontré il y a cinq ans un homme qui couchait avec sa femme, uniquement pour « faire son devoir d’épouse ». Il l’a quitté tardivement pour quelqu’un de plus jeune, plus demandeuse, libre et active. Il s’est rendu compte qu’il fallait bosser pour lui faire plaisir. » C’est donc à un âge avancé que le septuagénaire a découvert le plaisir partagé. Un plaisir dont ne jouissent pas tous les séniors. Le manque de communication y est parfois un frein. « Dans le couple, celui qui ressent en premier le manque d’activités est celui à qui ça manque le plus. En parler et mettre des mots sur une situation, c’est établir un bilan ainsi qu’acter la vérité : une fin de la sexualité. Le sujet est toujours délicat à aborder. » Il en est de même du côté des instituts de sondages. Et pour cause : au cours de ses différentes enquêtes, la sociologue n’a pu s’appuyer sur des rapports nationaux. Que ça soit du côté des études du CNRS (Centre national de la recherche scientifique) ou de l’Ined (Institut national d’études démographiques), les chiffres manquent à l’appel concernant la sexualité selon les tranches d’âges. Et dans certains cas, les partenaires sont également difficiles à trouver. C’est le cas de Jean-Michel. Du haut de ses soixante neuf ans, les conquêtes se font rares. Aimant les garçons plus jeunes que lui, il se voit dans l’obligation d’avoir recourt à des prostitués, ne trouvant pas chaussure à son pied. « C’est vrai que je n’ai plus le corps d’Apollon que j’avais dans ma jeunesse. On ne me regarde plus vraiment avec désir. » confie-t-il.

« La libido grouille à tous les étages »

La question des services payants se posent aussi en EHPAD (Établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes).
Catherine* est infirmière dans ces établissements-là et y a été confrontée à de nombreuses reprises. « On fait ce qu’on appelle des projets personnalisés, c’est-à-dire que l’on étudie toutes les demandes du résident. Et pour l’un d’entre eux, la demande d’assouvir ses désirs faisait partie intégrante de son projet. « Il existe des thérapeutes sexuelles qui sont là pour ça. Mais appeler la famille du patient et lui demander s’ils ont quatre cent euros pour ses services reste compliqué. Alors ça s’est arrêté là. » Une gène se fait également ressentir au sein même du personnel médical. « Les soignants ont entre vingt et trente ans et cela les dérange énormément d’aborder la sexualité des aînés. » précise Catherine. 

Les résidents de l’EHPAD ont fabriqué
leurs silhouettes avec du carton © BLAIZOT

« La dernière fois, il y a une soignante qui m’a appelé en urgence pour me dire qu’une patiente était enfermée avec un autre. Je lui ai demandé si elle était en train de crier au viol. Elle m’a répondu que non. Alors je lui ai dis de laisser la porte fermée ! » ajoute-t-elle en rigolant. Cette scène n’est pas un cas isolé : la libido grouille à tous les étages. « Au niveau des envies entre les femmes et les hommes, c’est d’égal à égal. J’avais une nymphomane qui m’a épuisé tous les hommes du couloir ! » En EHPAD, la barrière entre tendresse et sexualité est souvent floue. « Cela peut être de l’affection comme dormir avec quelqu’un, ou juste rechercher de la compagnie. On pense que c’est quelque chose qui s’arrête un jour, alors que ça n’est pas tout à fait exact. Il y a plein de gens qui n’ont pas envie de finir tout seul. »

Tendresse et affection

À la mort de sa femme, cette éventualité Jean-Pierre ne l’a pas envisagé. Monsieur Arhancet a quatre-vingts quatorze ans, dix-sept enfants et cents kilomètres de vélo par jour au compteur. Il y a neuf ans, il perdait sa femme après soixante-quatre ans de mariage. Cet événement incarne le drame de sa vie. Mais grâce à l’aide de ses proches qui l’ont inscrit sur un site de
Les résidents de l’EHPAD ont fabriqué leurs silhouettes avec du carton © BLAIZOT
rencontre, le sportif a réussi à remonter la pente. « Lorsque ma femme est décédée en avril 2010, j’étais dévasté par le chagrin et je me sentais très seul. Mon beau fils m’a alors acheté un ordinateur et m’a expliqué le fonctionnement d’Internet. J’ai très vite compris et je me suis inscrit sur Meetic. C’est comme ça que j’ai rencontré Nicole. » nous raconte-t-il. Voilà maintenant deux ans que ces tourtereaux entretiennent une relation privilégiée. La distance n’est pas un frein à leur amour. Bien que sept cents kilomètres les séparent, Nicole prend régulièrement le train pour le rejoindre. Si elle possède sa propre chambre lorsqu’elle séjourne chez Jean-Pierre, ils partagent tout de même de beaux moments de complicité. « On ne dort pas ensemble car je ronfle énormément et ça l’empêche de dormir. Mais il arrive certaines nuits que j’aille « gratter » à sa porte pour qu’elle m’ouvre… Comme à tout âge, j’ai aussi besoin de tendresse et d’affection. » confie le nonagénaire. Jean Pierre nous assure que malgré ses quatre-vingts quatorze printemps, il est toujours apte a avoir des relations sexuels et éprouve encore du désir « En tout cas j’en ai envie ! J’ai parfois besoin d’un coup de pouce pour que ça fonctionne mais globalement, je suis satisfait et je crois qu’elle aussi !».

Jean-Pierre et Nicole réunis au restaurant © MOUNIER

Lorsque sa dulcinée n’est pas là ou que le temps ne permet pas une sortie à vélo, le retraité rejoint ses anciens collègues pompiers pour refaire le monde autour d’un café. Comme au sein de n’importe quelle bande de copains, le sexe est un sujet récurrent. Chacun narre ses histoires et y va de bon coeur. « On en parle, c’est certain, et particulièrement lors du passage d’une jolie femme, et ça, peu importe son âge. On blague souvent sur le sujet, mais il est évident qu’on en parle moins que des gamins qui découvrent la vie. »

À l’image de Jean-Pierre, les réseaux sociaux ont favorisé les rencontres entre séniors isolés. La sociologue Janine Mossuz-Lavau revient sur l’importance de ces nouveaux moyens de communication, notamment pour les ruraux ayant moins d’opportunités. « Il y a des personnes qui vivent dans des coins reculés et cela reste compliqué pour eux de rencontrer quelqu’un à l’improviste. Il y a plus d’opportunités quotidiennes en ville, avec des lieux de rencontre comme les cafés, les théâtres et les parcs. Dans certaines campagnes, tout le monde se connaît et on se sent plus observé. Les sites de rencontre aident à créer la rencontre, échapper au contrôle social et éviter les périodes de vide. ».

Invisibles et isolé.e.s

Le numérique met encore trop de distance entre les séniors : tous n’ont pas la chance de savoir naviguer sur la toile. Francis Carrier, président de Grey Pride, a créée cette association pour favoriser les conditions de vieillesse des personnes LGBTQ+ et éviter l’isolement. « Le premier problème est d’être vieux dans la société, car c’est déjà faire partie d’une minorité. Le sentiment d’exclusion est alors renforcé quand on appartient à la communauté LGBTQ+. Il faut avant tout lutter contre leur invisibilité, et leur trouver des places dans la société. C’est dangereux d’asexualiser les personnes âgées, on risque d’effacer une part de leur identité.  »

Il n’y a pas que l’exclusion contre laquelle il faut lutter. Les MST (Maladies Sexuellement Transmissibles) représentent également un danger pour les personnes âgées. En effet, vingt pour cent des nouvelles contaminations du VIH concernent les plus de soixante ans. Pour limiter ces infections dont beaucoup ignorent les conséquences, des groupes d’échanges hebdomadaires ont vu le jour sous l’égide de bénévoles. Si la sexualité est tabou, elle l’est encore plus pour la communauté LGBTQ+. « Aujourd’hui, la sexualité appartient aux jeunes et aux beaux. Quand j’ai créée mon association, nous avons abordé la question avec d’autres LGBTQ+ et ils ne l’avaient même pas envisagé. C’est encore plus fort avec la sexualité féminine puisqu’on l’associe encore inconsciemment à la procréation. Pour lever les tabous, il faut faire comprendre aux personnes que la sexualité appartient à tous et ne plus l’associer à un besoin primaire. » conclue Francis Carrier. Alors avec le temps, les rapports intimes peuvent changer, non pas en étant moins biens, mais plutôt pour être plus sereins. Qu’il s’agisse de Janine, Catherine, Jean-Pierre ou Francis, tous s’accordent pour dire que nos aîné.es gardent de l’intérêt pour la chose. Les pires ennemis de la longévité du plaisir ne sont pas la contrainte de l’âge mais plutôt le regard que la société porte sur leurs corps.

© GREYPRIDE

L’imaginaire est d’ailleurs davantage stimulé ; la relation sexuelle n’est plus parasitée par des pressions extérieures. Il est bon de rappeler que la sexualité nous appartient tout au long de notre vie et que ne pas en parler, c’est enlever une part essentielle de l’individu. La révolution numérique à changé les modes de rencontre, la parole des vieux commence à se faire entendre, le voile se lève. 

* Le prénom a été modifié par soucis d’anonymat.

Article réalisé par Louis MADELAINE, Camille LAPLANCHE, Léna MOUNIER et Marie BESLAY

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