Ouverture d’un centre de réfugiés dans le 16e arrondissement : un bastion de gaulois réfractaires ?

23 janvier 2019

Un centre pour réfugiés a ouvert début septembre, au 51 Boulevard Exelmans, dans le 16e arrondissement. C’est dans ce même 16e arrondissement qu’un centre pour SDF avait été incendié à deux reprises en 2016. Enquête et bilan sur l’évolution des mentalités populaires.

L’ancienne caserne de gendarmerie du 51 boulevard Exelmans transformée en centre d’accueil pour migrants.

Derrière les façades légèrement noircies et le lourd portail en fer forgé du 51 boulevard Exelmans, près de 250 réfugiés sont hébergés depuis début Septembre. Ils viennent tous de pays différents (principalement des pays d’Afrique subsaharienne et du proche et Moyen- Orient) et parlent des langues différentes, à l’image d’Agab qui vient d’Afghanistan. Agab a 33ans et est arrivé, après un périple de 2 mois, en France en 2009.

Agab a obtenu le statut de réfugié politique et fait actuellement les demandes pour que sa famille en bénéficie. Sa famille, elle, est restée en Afghanistan. L’Afghan n’a pas vu sa femme et son fils depuis qu’il est parti et redoute chaque jour d’apprendre leur décès, le pays étant encore en guerre.

La cour du centre d’accueil pour réfugié, déserte, seules quelques personnes traversent de temps en temps.

Malgré des situations extrêmement lourdes, une barrière de la langue, et un moral souvent en berne, des scènes simples de vie sont observables dans la cour du centre, où sur le perron d’un bâtiment, les jeunes réfugiés échangent quelques bribes de conversations.

C’est l’association Aurore qui est en charge de la gestion du centre. La responsable de la communication, Perrine Dequecker, affirme que l’installation des réfugiés dans le « très chic » 16e arrondissement de Paris n’est pas une source d’inquiétude pour les habitants. A contrario, elle affirme qu’un certain nombre de riverains, et d’associations, proposent leur aide à la direction du centre. À l’occasion de son premier anniversaire, le centre a ouvert ses portes aux visiteurs. De telles initiatives créent de « la solidarité », assure Perrine Dequecker.

Des antécédents de violence.

Pourtant, le pari n’était pas gagné d’avance. Derrière cette entente de façade, se cache en réalité un sordide passif. En 2016, l’ouverture d’un centre d’hébergement pour sans-abris avait suscité la colère d’une partie des riverains. A deux reprises, le centre avait été incendié. Perrine se rappelle de « la violence inimaginable » qu’ont suscité ces tentatives. Elle impute ses actes à des agitateurs qui, quoique minoritaires, s’appuyaient sur le soutien de la mairie. L’ancien maire du 16e arrondissement, Claude Goasguen, avait fait de l’ouverture de ce centre un combat politique.

Il semblerait qu’un changement de mentalités se soit opéré depuis. En face de la caserne, les commerçants sont satisfaits de l’arrivée des migrants dans le quartier. Ils vantent leur organisation. Les plus expérimentés d’entre eux viennent faire des courses pour tout le monde. « Ils m’ont demandé des sacs de riz de cinq kilos », explique le gérant d’un supermarché. Un autre, préfère cette nouvelle clientèle à celle des gendarmes, qui ont quitté la caserne au cours de l’été. « Ils ont augmenté mon chiffre d’affaire ! », confie le gérant d’une épicerie.

Des résidents sortent de l’immeuble cinquante-six. C’est ici qu’une pétition à l’initiative
« des riverains de la caserne d’Exelmans » a été créée, en opposition à l’ouverture du centre pour réfugiés. Elle rassemble, début novembre, plus de trois cent cinquante signataires.
Adressée à Ian Brossat, adjoint à la mairie de Paris, et Danièle Giazzi, la Maire du 16e arrondissement, les riverains dénoncent l’absence de concertation préalable entre eux et la municipalité.

Deux femmes d’origines iraniennes regrettent l’installation des migrants dans la caserne d’en face. Le nombre de migrants, 300 à terme, est trop élevé pour elles. « Les femmes seules craignent pour leur sécurité », livre la gardienne du 56. Elles redoutent notamment
« un risque pour leurs bijoux et la dévaluation de leur appartement, le jour où elles souhaiteront vendre ». Cependant, ces femmes ont refusé de signer la pétition pour des
« valeurs humaines ».
Grégory, craint lui aussi pour la sécurité de sa nièce, qui traverse devant la caserne, tous les jours, pour aller en cours. Il est un farouche défenseur de la pétition. Il reprend à son compte, certaines des thématiques évoquées dans celle-ci. Il regrette un « déni de démocratie », déplore l’absence totale de consultation et le « flou » qui entoure les informations sur le centre.
Mais n’est-ce pas une solution de complaisance d’imaginer un 16e arrondissement qui ne change pas ? Que les mentalités sont restées au stade embryonnaire des années 2000 ? L’image du 16e bourgeois semble figée comme un bastion de réfractaires qui, peu importe les évolutions socio-économiques, continue de vivre la même vie depuis, vingt, voire trente ans.

Les jeunes se mobilisent.

C’est auprès des jeunes étudiants de Paris Dauphine (16e) que les premières manifestations de solidarité envers les réfugiés apparaissent. L’association Fleur de Bitume organise un système de parrainage qui permet à des réfugiés d’avoir un suivi personnalisé et une aide régulière. Les étudiants engagés dans l’association les aident notamment pour des questions administratives ou donnent des cours de français.

Des étudiantes membres de l’association Fleur de Bitume posant devant l’université Paris Dauphine (16e arrondissement)

Si l’on s’intéresse au voisinage proche du centre, on rencontre des personnes étonnantes, bienveillantes et finalement humaines. L’humanité, c’est ce que renvoie Marie-Françoise, cette retraité résidente du 16e arrondissement et passionnée d’art. Elle a vécu l’arrivée de ce « convoi de camions » (sic) comme la plupart des voisins proches, comme une vague d’envahisseurs. Ces inconnus habillés différemment, parlant une autre langue, aux regards vides épuisés par leur long voyage pénétraient dans cette ancienne caserne pour y remplacer les anciens locataires, ces gendarmes gardiens de la sécurité et figures de protection.

« Ces migrants sont une lueur d’espoir, des personnes pleines d’humanité »

Mais Marie-Françoise se trompe et elle s’en rend rapidement compte. Ce ne sont pas des envahisseurs qui crèchent désormais dans la caserne mais des « personnes pleines d’humanité ». Elle comprend alors, comme beaucoup d’habitants, l’ampleur de son erreur et de ses préjugés, comme elle le reconnaît. Elle redécouvre grâce à ces jeunes migrants, un 16e arrondissement revigoré, ressuscité. Elle prend rapidement contact avec le centre pour

proposer son aide. Elle a notamment fait don d’un ancien canapé qu’elle s’apprêtait à jeter. Elle considère même que ces « migrants sont une lueur d’espoir, des personnes pleines d’humanité » et a peint, en leur honneur, un tableau représentant ceux qui n’ont pas eu la chance d’arriver au bout de leur périple.

Le tableau peint par Marie-Françoise, intitulé « Tsunami ». Elle souhaite faire don de ce tableau, ou le vendre pour reverser les gains au centre d’accueil.

Même si Marie-Françoise reste une personne isolée, tant le changement de mentalité étonne par sa rapidité et son intensité, il ne fait finalement que refléter une tendance générale, observable depuis quelques années. Les gens changent de mentalité, à des degrés différents, à des vitesses différentes, mais ils en changent.

Loin ici l’idée d’exposer un changement uniforme et unidirectionnel, on assiste en réalité, comme l’illustrent très bien les propos recueillis, à une radicalisation des opinions, dans un sens comme dans l’autre. Effectivement, une sorte d’humanisme moderne s’érige face à un populisme instrumentalisé. A n’en pas douter, le contexte sociopolitique ne fera qu’exacerber cette tendance. Le prochain choc des « mentalités » aura lieu en 2019, au moment des élections européennes.

 

Salima ZEGAI et Mathieu BARRERE


 

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