Macron et le vote senior : le grand Old Up

14 janvier 2020

Le vote des seniors est un enjeu de taille. Plus mobilisés et moins abstentionnistes que la moyenne, ces derniers influencent fortement l’issue des élections. Ce fut le cas lors de la dernière présidentielle. Nous sommes allés à la rencontre de cet électorat pour tenter de percevoir les dynamiques qui le traversent.

Lors du dernier scrutin présidentiel, 74% des personnes âgées de plus de 60 ans ont voté pour Emmanuel Macron au second tour. Et on monte même jusqu’à 78% quand on s’intéresse aux plus de 70 ans. Avec une victoire à 66,1% des suffrages, on peut avancer que le candidat du jeune mouvement « En Marche ! » doit beaucoup aux retraités qui se sont mobilisés en masse pour le faire élire. Pourquoi les séniors, généralement en recherche de stabilité, ont-ils voté pour le candidat de la rupture, tout juste novice sur la scène politique ? Électorat acquis de longue date aux candidats de la droite, c’est tout naturellement que le vote sénior est allé à François Fillon au premier tour de l’élection. Mais ce dernier, entaché d’affaires qui lui colleront à la peau, n’est pas parvenu à créer un consensus suffisant pour se qualifier au second tour. « L’atout victoire », qui fut jadis celui de Nicolas Sarkozy, a fini par bénéficier à celui qui s’est présenté comme étant « ni de gauche, ni de droite » en bousculant les codes qui régissent la vie politique française depuis plus de quarante ans.

Le “silver” vote : une cible convoitée

Tout homme politique qui se présente à la plus haute fonction de l’Etat le sait : il ne pourra l’emporter sans l’aide précieuse des retraités. Par tradition citoyenne ou grâce à davantage de temps à consacrer à la vie de la cité, cette tranche d’âge est celle qui se rend le plus aux urnes et qui suit le plus les affaires politiques du pays. En effet, les plus de 65 ans représentent 19% de la population mais constituent un tiers du corps électoral. C’est la catégorie d’âge la moins touchée par l’abstentionnisme, résultat de la crise de la représentativité qui touche les démocraties européennes. De nombreux séniors profitent même du temps de la retraite pour s’engager en politique. C’est le cas de Françoise, 66 ans, et animatrice du comité « La République En Marche » de Lorient. Cette jeune retraitée à l’allure dynamique s’est encartée pour la première fois en 2016 quand l’ex ministre de l’économie a annoncé sa candidature. Elle a été séduite par cette promesse de changement et a décidé de lui accorder sa confiance. « Un second souffle » dont elle avait besoin, après avoir été déçue du quinquennat de François Hollande, pour qui elle avait voté « un peu par défaut ». Cet enthousiasme démocratique ne fut pas partagé par tous. Quand on interroge Joseph et Chantal, respectivement ancien proviseur des écoles de 77 ans et ancienne travailleuse dans l’administration de 73 ans, ils concèdent volontiers faire partie « d’une génération qui se déplace pour aller voter » et semblent en être fiers. Mais ces habitants d’une des villes les plus pauvres de la région Centre, près de Tours, ont voté blanc au second tour de l’élection présidentielle. Une situation de blocage électoral qualifiée d’ « exceptionnel » par Chantal, qui a toujours choisit un candidat depuis qu’elle est en âge de se rendre aux urnes il y a plus de cinquante ans : « C’est un geste citoyen essentiel, donc on ne se pose pas la question de savoir si on s’y rend ou non. Mais ce coup ci, j’ai voté blanc pour la première fois. » Issus de familles paysannes de droite traditionnelle et anciens électeurs de Nicolas Sarkozy, ils ne se considèrent désormais « ni de droite ni de gauche ». En leur faisant remarquer la similitude avec le discours macroniste, on comprend à leur réaction que ce n’était pas un argument assez fort pour prendre un tel « risque » en soutenant un candidat jugé « trop immature ».

Françoise, 66 ans est animatrice du comité LREM de Lorient. Cette ancienne socialiste déçue, est engagée dans le parti du président de la République depuis le début. Elle croit avec enthousiasme en sa politique qui incarne selon elle le renouveau.

C’est pourtant bien cette question du dépassement des cadres partisans existants, et le fait de s’affranchir de la frontière gauche – droite, qui a permis au candidat de rassembler des profils issus de diverses formations autour de sa personne. Marcel Génissel, retraité de 81 ans qui réside dans le 5ème arrondissement de Lyon, a justement été séduit par cette « promesse d’un nouveau monde ». Longtemps fidèle au Parti socialiste, cet ancien artisan se réjouit en avril 2016 en voyant que « plusieurs horizons politiques sont enfin réunis » sous la bannière « En Marche ! ». Une ouverture qui semble également avoir convaincu Marie-Jo et Bertrand Veillith, âgés de 69 et 68 ans. Bien qu’ils se revendiquent « de gauche depuis toujours », ils croient en Emmanuel Macron depuis le début. Pour eux, cette volonté d’ouverture et de dépassement des clivages traditionnels est vue d’un bon œil car elle est synonyme de « réconciliation ».

Marcel Génissel, retraité de 81 ans, ancien artisan, soutient Emmanuel Macron depuis que le Parti Socialiste et Hollande l’ont déçu. Pour lui critiquer Macron n’est pas la solution, il faut le laisser agir.

Un électorat volatile

Face à une telle stratégie politique consistant à vampiriser l’électorat issu du Parti socialiste ou des Républicains, une zone d’ombre demeure. Comment fidéliser un électorat qui, par essence, est volatile ? Si les retraités semblent avoir accepté de prendre le « risque » Macron, peut être que le danger se trouvait plutôt du côté de l’homme politique qui sans base électorale initiale n’a pas de garantie de stabilité. Il s’agit alors de convaincre les votants timides du début à, petit à petit, adhérer aux valeurs et à soutenir le gouvernement dans ses réformes.

Pedram, ingénieur retraité de 74 ans, a voté Macron en 2017 mais il fait partie des « déçus » de la politique d’E.Macron. Il ne s’attendait pas à ce que celle-ci soit aussi « contestable et violente » : « le résultat est là : des riches avantagés et des inégalités qui ont augmenté… Le pays est au bord de la révolte. » Aujourd’hui, il affirme ne plus jamais vouloir voter pour lui. Pedram représente cette part incertaine de l’électorat macroniste de 2017, orpheline du Parti socialiste et plutôt sensible à la question sociale. Dés lors, il paraît peu judicieux d’attaquer frontalement cette frange de la population, comme ce fut par exemple le cas avec la hausse de la CSG de 1,7% en 2018. On a pu voir que, confronté au mécontentement des retraités, le président a décidé de revoir sa copie le 10 décembre dernier lors de sa réponse au mouvement des « gilets jaunes ». Selon le chef de l’Etat : « l’effort demandé était trop important (…) et pas juste », il a donc annulé cette hausse « pour les retraités qui touchent moins de 2000€ par mois ». Néanmoins, la question très clivante d’une réforme du système des retraites est à l’ordre du jour du gouvernement. Plusieurs fois repoussée et encore floue, ses grandes lignes dévoilées promettent déjà une forte mobilisation à son encontre. Beaucoup des retraités actuels, bien qu’ils ne soient pas concernés directement par la réforme, protesteront par solidarité.

“Ultime rempart à la vague populiste”

Une autre interrogation paraît légitime concernant la potentielle précarité de la base électorale du président, qu’on retrouve a fortiori chez les séniors. Il s’agit de la question du « vote barrage », pour battre la candidate du Rassemblement National à tout prix dans les urnes. Selon un sondage Ipsos/Sopra steria pour France Télévisions, 43% des électeurs d’Emmanuel Macron au second tour disent avoir voté pour lui afin d’empêcher un score élevé de Marine Le Pen. Quand 33% l’ont sollicité pour le renouvellement qu’il représente, seulement 16% l’ont fait pour son programme et 8% pour sa personnalité. Bien que penchant traditionnellement à droite, l’électorat sénior résiste jusqu’à présent à l’extrême droite. Au premier tour, la candidate du Rassemblement National n’avait réuni que 10% des votes des plus de soixante dix ans.

Selon le politologue Jérôme Fourquet, cette catégorie électorale se caractérise surtout par une « aversion au risque », notamment lors d’élections de cette importance. Le « risque » du Front national semblait plus prégnant que celui du pari de l’« inexpérience » politique. Pedram, arrivé d’Iran en France à l’âge de 19 ans, avoue avoir voté pour le candidat Macron en priorité « pour s’opposer à Marine Le Pen ». Davantage un vote utile qu’un “vote de cœur”, mais pour lequel il opta tout de même dès le premier tour. En 2015 le journal Le Monde publiait une tribune du géographe Christophe Guilluy et du sociologue Serge Guérin : “Le vote sénior, ultime rempart à la vague populiste”. Ils soulignaient que l’adhésion à la vie politique se maintenait pour cette classe d’âge de la population et même que « les plus âgés freinent le vote FN des classes populaires ». Mais jusqu’à quand les retraités joueront-ils ce rôle de rempart ? Après trois années de déception politique, Pedram ne remettra pas un bulletin Macron dans l’urne même s’il est “radicalement contre le Rassemblement National”.

A l’époque, Guilluy et Guérin alertaient déjà les élus des territoires de la France “périphérique” et populaire. Ils les incitaient pour ne pas se faire balayer par la vague populiste à « porter le fer à l’intérieur de leur appareil et faire naître des consensus au delà des frontières partisanes ». Malgré des bouleversements partisans et une évolution du vote senior, les prédictions semblent se confirmer. Le résultat aujourd’hui est un embrasement de cette France dite périphérique, avec l’émergence du mouvement des Gilets jaunes qui a concentré nombre de retraités. Ces derniers, pourtant témoins et acteurs des grands changements économiques de la fin du XXème siècle, semblent de plus en plus remettre en question le modèle de la mondialisation. Reste à voir comment Emmanuel Macron, qui se déclare volontiers “progressiste” et contre “les populistes” va pouvoir inverser la tendance.
Si le candidat a pu profiter de l’électorat « silver » pour l’emporter en 2017, c’est que cette partie de la population n’a pas échappé à la désillusion démocratique que semble contracter le pays. Seulement, elle ne s’est pas matérialisée de la même manière du côté des personnes âgées que du reste de la population. Au lieu de se réfugier dans un vote de repli sur soi ou dans un abstentionnisme mortifère pour la démocratie, ils se sont majoritairement rendus aux urnes et ont accordé leur confiance au « nouveau monde » incarné par Macron. L’importance de ce vote senior pour l’actuel président de la République dévoile un certain besoin de changement qui se manifeste chez eux aussi.

“Révolution” Macron ?

Pendant la campagne présidentielle, Macron publie en 2016 Révolution où il dresse sa vision de l’avenir du pays et la “révolution démocratique” qu’il veut entreprendre. Pour Marie-Jo Veillith, sa lecture a été une “révélation” : “Macron fait ce qui n’a pas été fait depuis 40 ans”. Il se pose comme candidat de la modernité, celui qui va sortir le pays de l’immobilisme latent. Ces thèses trouvent un certain écho auprès des seniors, issus de la “génération soixante-huitarde”, comme Bertrand Veillith qui a participé aux évènements en Avignon. Pour Serge Guérin, cette génération qui s’est soulevée il y a 50 ans pour remettre en cause l’ordre bourgeois et patriarcal incarné par le général De Gaulle a aujourd’hui “un vote plus volatil et moins conservateur”. Les seniors font également partie de cette génération qui a vécu la construction européenne, à laquelle ils tiennent. À l’heure où celle-ci est remise en cause au sein même des pays de l’Union Européenne, Macron apparaît comme celui qui veut “refonder l’Europe” et de fait, qu’il incarnerait. Lors des dernières élections européennes, les retraités n’ont pas été insensibles à ce discours puisque 47% (IFOP) des électeurs de la liste menée par Nathalie Loiseau a plus de 65 ans.

Marie-Jo Veillith ancienne éducatrice et son mari Bertrand ancien directeur dans une compagnie de théâtre, ont respectivement 69 et 68 ans. Ce couple lyonnais, à la base socialiste, s’est vu séduit par Macron dès le début via leur Maire, Gérard Collomb. Pour eux, Macron fait ce qui n’a pas été fait depuis quarante ans. Il n’est pas responsable des plans d’action de ses prédécesseurs.

Malgré ce succès auprès des seniors, la “Révolution” engagée par Emmanuel Macron n’est pas certaine d’obtenir le résultat escompté. À l’heure de la mobilisation d’ampleur du 5 décembre contre la réforme du système des retraites, celle-ci risquerait de se retourner contre lui. Reste à voir si les retraités d’aujourd’hui vont se sentir concernés par les retraités de demain et s’il y aura des répercussions dans les urnes.

Article réalisé par Marion Rivet, Marion Allard-Latour, Pierre-Yves Wiss, Louis Haeri et Maxime Asseo.

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