L’orgasme sur le bout de la langue

23 janvier 2019

Par Justine Desjardin, Louise Grange, Pierre-Hugo Reber et Laurène Richardi

La moitié des femmes a du mal à jouir lors de rapports hétérosexuels. Les jeunes femmes sont celles qui sont le plus concernées par ce problème. Les raisons : Méconnaissance, porno, sexualité à l’image du désir masculin, problème d’éducation.

Dans la lignée des mouvements #BalanceTonPorc et #MeToo, la journaliste Dora Moutot lançait en août dernier un appel à « la libération de parole des femmes autour de l’orgasme féminin ». 192 000 followers plus tard, le compte Instagram « T’as joui ? » continue d’encourager les femmes à parler de sexe, et surtout à parler de plaisir. Cette libération est cependant tardive et encore frémissante.

Le clitoris : organe méconnu des hommes, mais aussi des femmes

Si la prise de parole sur l’orgasme féminin est en plein essor, c’est aussi car c’est un sujet récent dont on connait peu de chose. La première image précise capturée de l’organe féminin date de 2005 et, jusqu’en 2009, aucune étude n’avait été consacrée au clitoris, contre 10000 sur la verge.
Aujourd’hui, seul trois manuels scolaires sur huit représentent graphiquement le clitoris et seul l’édition Bayard le fait de manière détaillée. Les faibles connaissances sur le clitoris, associées à un manque de communication, alimentent cette ignorance de l’orgasme féminin. Même si les hommes restent les moins armés pour parler de la sexualité féminine, d’après une étude menée par le laboratoire Terpan et le magazine SoWhat en février 2017 auprès de 580 volontaires, 35 % des répondantes prétendent n’avoir jamais vu leur clitoris. Plus étonnant encore, 20% des interrogées ne savent pas où il se situe et seule 43% des femmes de 17 à 30 ans ont envisagé leur clitoris comme une source de plaisir.

© Laura Kingsley (créatrice du mouvement Clitorosity)

« Commu-niquer » pour désacraliser la sexualité

Première part de la population touchée par cette méconnaissance du sujet : les jeunes de 18 à 30 ans. Dans une interview accordée à BFMTV, Dora Moutot souligne le fait que beaucoup d’hommes, et notamment des jeunes hommes, lui pose des questions « pratiques ». Comment faire un cunnilingus ? Comment faire jouir sa compagne ? A cela, la journaliste répond que l’important c’est de « commu-niquer ». Si le jeu de mot peut faire sourire, il est pourtant révélateur d’un problème de communication autour des questions du sexe, souvent jugées comme tabous.
Que ce soit à l’école, au sein de la famille et même au sein du couple, les rapports et le plaisir sexuels ne sont abordés que de manière superficielle. Selon une étude menée par Harris Interactive et Wevibe en 2018, quatre Français sur dix déclarent parler de sexualité au moins une fois par semaine avec le ou la partenaire, et seulement trois sur dix chez les 18-25 ans. Pour 62% des sondés, c’est parce qu’ils ont peur de mettre l’autre mal à l’aise qu’ils ne parlent pas de sexe.

© « Et tout le monde s’en fout » (épisode sur le clitoris).

Si 2017 est considérée comme « l’année de la femme » par Paris Match, 2018 est celle du sexe et de la jouissance. « T’as joui ? » n’ouvre pas un nouveau débat, mais il met le doigt sur une méconnaissance générale du plaisir sexuel féminin et sur l’idée faussement préconçue qu’un rapport
se termine lorsque l’homme joui. La masculinisation des rapports sexuels commence à s’estomper, au profit d’une relation plus bilatérale et paritaire du sexe. L’apparition de son versant masculin « Tu bandes ? » début septembre rassemble aujourd’hui près de 40 000 abonnés. Il annonce les prémices d’une remise en question des stéréotypes sur la sexualité masculine.

L’orgasme féminin : et si on en parlait ?

Nous pouvons parler de libération des mœurs et d’une diminution des inégalités entre les hommes et les femmes. Néanmoins, dans l’intimité le plaisir féminin demeure au second plan. 52 % des femmes hétérosexuelles seulement jouissent à chaque rapport et les chiffres varient à la
baisse selon les études. Ces chiffres sont alarmants, 20 à 25 % des femmes ne jouissent jamais et 20 à 25 % des femmes jouissent très peu. Ces chiffres sont différents pour les hommes ou les lesbiennes : 90 % des hommes jouissent à chaque rapport et 86 % des femmes homosexuelles. »
Selon une étude de l’Ifop réalisée sur 8000 femmes en Europe et en Amérique du Nord, les françaises arrivent premières dans le classement des femmes qui n’arrivent pas à atteindre l’orgasme.
Selon Gilbert Bou Jaoudé, médecin sexologue au Centre d’études et de traitements des dysfonctions sexuelles dans le couple, il est nécessaire pour les jeunes femmes de prendre le temps de découvrir et d’apprendre leur corps, « un peu à droite, un peu à gauche, de manière circulaire… » chacune est unique et détient son propre fonctionnement. Souvent les jeunes filles découvrent la sexualité avec des hommes de leur âge qui manquent aussi d’expérience et de connaissance. Statistiquement les femmes arrivent mieux et plus régulièrement à se faire jouir en se masturbant que dans un rapport hétérosexuel. Plus elles grandissent et plus les femmes réussissent à se satisfaire seule ou avec un partenaire.

« les hommes qui disent que leur femme est frigide sont des mauvaises langues »

Il existe un manque de compréhension de l’acte lui même entre les hommes et les femmes, par exemple concernant les préliminaires, « Les préliminaires collent à la sexualité masculine mais pas féminine, c’est un schéma purement masculin » affirme Gilbert Bou Jaoudé. Alors que les
préliminaires sont souvent pensées comme accessoires ; pour la femme « le rapport sexuel commence déjà par des embrassades. Faire l’amour peut aussi être des caresses. On peut avoir du plaisir et une satisfaction sexuelle sans pénétration. Les préliminaires ne sont pas une préparation c’est un acte sexuel complet. »

La sexualité hétérosexuelle est orientée vers le regard et la pratique masculine. Les hommes détiennent six à sept fois plus de testostérone que les femmes. Or la testostérone contribue à la libido. Grâce à cette forte libido les hommes ont moins besoin de stimulations pour être excités. »
C’est pour cela que « Les hommes sont plus visuels alors que les femmes ont besoin qu’on discute avec elle, qu’on les fasse rire » ajoute Gilbert Bou Jaoudé.
Les femmes sont les seules à posséder un organe uniquement dédié au plaisir, plaisir qui s’articule autour du périnée, du vagin, du clitoris et des muscles. Mais l’idée reçue selon laquelle les femmes ont besoin d’être amoureuse pour ressentir du plaisir persiste. « Il faut détacher l’amour de la sexualité » explique le sexologue. Sachant qu’un rapport sexuel moyen est de 5,2 minutes, l’orgasme, quant à lui, dure en moyenne 20 secondes pour les femmes contre 6 secondes pour les hommes, il faut donc trouver le rythme. Selon une étude américaine réalisée de 1989 à 2014, à laquelle près de 27 000 personnes ont participé, les jeunes nés à partir de 1995 font moins l’amour que leurs aînés nés en 1990. La particularité générationnelle des personnes ayant moins de 35 ans serait pour Gilbert Bou Jaoudé : « une grande éducation sexuelle mais fausse, véhiculée par le net. » L’augmentation des relations à distance par l’utilisation des écrans et des réseaux sociaux entraîne plus de solitude et donc moins de rapports sexuels.

Génération X : La pornographie et ses influences sur les jeunes

Les chiffres sur la pornographie en France en 2018 tombent : entre 14 et 24 ans, 46% des garçons regardent des films ou des photos pornographiques contre 28 % des filles. Plus largement, 21% des jeunes reconnaissent visionner au moins une fois par semaine un film ou des images pornographiques selon la Fondation Gabriel Péri. Mais peut-on parler de porno dépendance ? Quelle est l’influence de la pornographie chez les jeunes ? Sur un groupe de quatre étudiantes parisiennes, les réponses varient. Lucille et Gwen sont catégoriques : « Le porno me dégoûte. Il y a un effet de voyeurisme (…) Par narcissisme, je n’aime pas voir d’autres personnes faire l’amour. » Pourtant, Diane, affirme son goût pour un autre genre de pornographie : « J’ai pris un abonnement à un site, c’est des féministes qui font de la pornographie, à destination des femmes. »

La déclaration de Diane peut faire sourire, mais les chiffres démontrent une surconsommation de films X chez les jeunes. Le manque de repères, la pression qui se fait sentir depuis les cours de récréation et une peur panique de « mal faire » tétanisent certains jeunes qui se réfugient vers la
pornographie. Les chiffres alarment scientifiques et sociologues qui décrivent un risque majeur : celui de prendre le partenaire pour un objet sexuel. C’est ce que confirme la psychologue Florence Van Nedervelde : « On a l’impression que ces jeunes sont en relation avec des objets. »
L’absence de désir et les stéréotypes véhiculés par l’industrie du X sont alarmants selon Jocelyne Robert, sexologue, qui s’étonne que certaines jeunes filles ne sachent même pas ce que représente le désir.

Les risques sont bien réels comme le rappelle Roland Coutanceau, expert psychiatre, qui explique que la pornographie ne peut véritablement créer une pathologie mais peut, par contre, l’accélérer. Si on pose la question de l’influence de l’industrie du X sur leur sexualité, les étudiants se livrent : « Le garçon avec qui j’étais à l’âge de 18 ans regardait énormément de porno…Ce fut une très mauvaise expérience. Cela a bloqué notre relation ! » témoigne Diane. La pornographie transmet une fausse réalité des relations amoureuses comme l’explique Gwen : « Je me disais que les hommes aimaient, qu’ils aimaient nous voir comme ça. » La fréquentation des sites X reste une pratique essentiellement masculine (63 % des garçons contre 39% des filles). On constate cependant que les femmes se redirigent vers une autre forme de pornographie : des films X plus féminins et produits par des féministes.

Marlène Schiappa, Secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, a déclaré début septembre, vouloir mettre en place des filtres pour empêcher les enfants d’avoir accès aux films pornographiques sur internet. Est-ce vraiment possible ? Le problème ne vient-il pas de l’enseignement de l’éducation sexuelle auprès de nos jeunes?

L’education sexuelle en France

Qui se souvient des cours d’éducation sexuelle au collège et au lycée ? Quand le professeur sortait une boite de préservatifs, un exemplaire de pilule contraceptive et parfois même un tube de lubrifiant. Selon le Ministère de l’Education « L’éducation à la sexualité en milieu scolaire contribue à l’apprentissage d’un comportement responsable, dans le respect de soi et des autre. » Mais avez-vous déjà entendu parlé du plaisir dans les salles de classe, de l’orgasme, des préliminaires ou encore de l’existence du clitoris ?
L’éducation sexuelle est apparue à l’école en France en 1973, elle était alors facultative et se concentrait sur la procréation et les maladies sexuellement transmissibles. Depuis 2001, cet enseignement est obligatoire, la loi indique trois séances par an en primaire, au collège puis au lycée. En réalité d’après une étude faite par le Haut Conseil de l’Egalité, un grand nombre d’établissements semblent avoir oubliés l’existence de ces cours ; 25% des écoles primaires, 4% des collèges et 11,3% des lycées affirment ne rien avoir mis en place. Le 13 septembre dernier Marlène Schiappa et le Ministre de l’Education Nationale Jean-Michel Blanquer ont affirmé qu’ils souhaitaient rendre indispensable cet apprentissage.

Et l’orgasme dans tout cela ?

En France il n’y a pas spécifiquement de « cours d’éducation sexuelle », nous explique Herryl Bonnan professeur de Science de la Vie et de la Terre (SVT) au lycée François Rabelais à Meudon. Dans d’autres pays comme le Canada c’est un cours à part entière, en France c’est inclus dans le cours de SVT. On peut évoquer le plaisir mais seulement en fonction de la filière, les élèves de L et de ES n’assisteront pas à des cours qui expliquent (sur un plan physiologique et non sexuel) le plaisir. Le programme évoque très largement l’explication du plaisir mais lorsqu’il s’agit de l’orgasme Herryl Bonnan nous raconte que : « Dans les programme il n’y a pas marqué « vous allez expliquer ce que c’est que l’orgasme » donc à moins qu’il y ait un interêt de la part de l’élève, on en parle peu. (…) Moi j’ai demandé d’acheter un tube de lubrifiant pour le cours sur la contraception pour justement revenir sur la notion de plaisir. Maintenant, est-ce que je parle d’orgasme? Ça peut m’arriver mais c’est loin d’être systématique, je peux faire tout mon cours sur l’année et ne pas utiliser le mot orgasme. Les questions du clitoris par exemple, on pourra les aborder mais ce n’est pas un chemin obligatoire ». Notons que seul un manuel de SVT sur huit représente correctement le clitoris : « On ne va pas dans le détail de la différence entre le plaisir masculin et féminin. Dans le programme on ne l’évoque pas. On évoque les différents niveaux de plaisir qui sont stimulés par ce qu’on a autour de nous ».

©Extrait du bulletin officiel spécial n°9 du 30 septembre 2010- Thème 3: Corps humain et santé.

Si ce n’est pas au lycée que les élèves apprennent la sexualité ? Est-ce la pornographie qui va leur apprendre ? Pour Herryl Bonnan cela semble évident : « J’ai déjà surpris deux filles dans le couloir et l’une disait à l’autre « je me suis pris une éjac fac (éjaculation faciale) », donc oui je dirais qu’il y a une influence ».

Mais que retenons-nous ?

Sur les quatre jeunes filles, seule Lucile affirme avoir eu des cours d’éducation sexuelle approfondis
: « j’ai eu un excellent professeur de SVT en 4e, qui considérait qu’il était fondamental de connaitre ces choses là. Je réalise que c’était exceptionnel car en interrogeant plus tard mes soeurs et mes amis, j’ai compris que ce n’était pas le cas partout, et qu’il y avait toujours ce tabou du sexe dans les cours pour la plupart des gens ». Alors que pour Diane « j’ai appris ça un peu tard à 19 ans (…) j’étais en internat avec des amis qui commençait à s’intéresser au féminisme et c’est par là que j’ai découvert l’anatomie du sexe féminin. Je ne comprenais pas pourquoi je ne savais pas ça alors que je connaissais mieux l’anatomie d’un homme ». Pour certaines la découverte du clitoris a été un peu perturbante, c’est ce que raconte Gwen « quand j’étais toute petite je m’étais regardée et je ne savais pas du tout comment était constitué le corps féminin et je m’étais dis « ah mais j’ai un petit zizi » c’est pas normal. Je suis devenue un peu parano et c’est grâce à un documentaire à la télévision que j’ai appris que j’avais un clitoris et que j’étais « normale » »

Certains pays prennent bien plus au sérieux la question de l’éducation sexuelle. En Suède par exemple, elle est apparue dès 1955 et c’est selon eux un signe de développement du pays.

L’enseignement a pour but de mener une vie sexuelle responsable et épanouie. Masturbation, puberté, adolescence, contraception, homosexualité, « première fois », fellation, baiser, zones érogènes, hygiène intime, cunnilingus sont expliqués sans tabou. Notons également que c’est un pays où l’égalité homme-femme est une priorité et où les gens se disent les plus heureux.

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