Les seniors, nos globe-trotters tendances

31 décembre 2019

Au 31 décembre 2018, 15,2 % des individus inscrits aux registres des consulats à l’étranger ont plus de 60 ans. Mais qui sont ces personnes à l’âge d’or qui choisissent de démarrer une nouvelle vie ?

« Face à une baisse des pensions de retraite prévisible en 2019 et à une hausse des impôts, de nombreux retraités s’exilent pour gagner en pouvoir d’achat » rapporte Paul Delahoutre, fondateur du site Retraite sans frontières. « A la différence de la vie active, la retraite offre la possibilité d’un remaniement continue de son rapport aux autres et au monde » explique Michel Billé, sociologue spécialisé dans les questions relatives aux handicaps et à la vieillesse. En France, les personnes âgés sont souvent assimilées aux maisons de retraite, aux ehpad et au petit vieux croupissant seul dans son appartement. Dans l’imaginaire collectif, ils sont vus comme un objet d’assistance, comme un poids, aussi économique selon la journaliste Julia Mourri. « La vie des seniors de plus de 70 ans peut en réalité être bien différente de toute négativité. Remanier le cadre que l’on entretien avec l’environnement, la ville et ses déplacements définissent l’action de vieillissement » détaille Michel Billé. Dans certains pays étrangers tels que l’Inde, il existe une retraite universelle équivalente à la somme de 13 euros par mois. 90% des indiens travaillent dans l’économie informelle leur garantissant un minimum vieillesse quasi-nul. Ainsi, travailler jusqu’à la fin de leur vie n’est pas vraiment une option. En revanche, dans l’hexagone la chance d’avoir du temps après la retraite encourage les septuagénaires à voyager, tandis que la mondialisation leur accorde plus de liberté que dans leur jeunesse.

Quand retraite rime avec voyage


Certaines personnes décident donc de partir à l’étranger pour vivre leur retraite afin de connaître un moment unique. Chacun a ses raisons de partir, mais tous se retrouvent dans leur goût de la découverte et du voyage. 

Brigitte, ancienne coiffeuse vivant au Havre, a émigré au Cambodge. Dès qu’elle a pris sa retraite, elle s’est mise en route vers le soleil. Si cette sexagénaire a quitté la France, c’est avant tout pour des raison économiques. « Je n’ai malheureusement pas une grosse retraite donc j’ai l’impression de fuir la France. Au Cambodge, j’essaie de m’adapter, d’aller de l’avant avec mes petits moyens et pouvoir croquer la vie à pleines dents. ».  En effet, une grande précarité règne aujourd’hui chez les retraités. Comme le sociologue Michel Billé nous l’a énoncé, “Aujourd’hui en France, une retraitée sur deux vivant seule est au seuil de pauvreté”. Avec une retraite équivalente au SMIC, il est difficile de vivre, comme il ajoute derrière “tout le monde ne peut pas se le permettre”. Dans certains pays, en revanche, la vie y est moins cher ce qui leur permet de vivre plus aisément. C’est le cas de Zio, un ancien restaurateur qui est parti vivre au Portugal, car la vie y est meilleure selon lui mais elle y est surtout moins chère. 
Les seniors, nos globe-trotters tendances
Pour d’autres retraités, c’est la volonté de se rapprocher d’un proche qui les a fait émigrer comme Willy et sa femme.  Un couple de sexagénaires parti au Portugal pour y retrouver une de leurs filles , mariée avec un Portugais. Ils ont aussi choisi cette destination, car il y étaient beaucoup allé en vacances. Leur choix s’est porté naturellement sur cette destination. « On connaissait déjà bien le mode de vie portugais, car avant de déménager, on y allait en vacances ».  Comme a pu nous le confirmer Michel Billé, beaucoup de retraités sont attirés par les destinations ensoleillées comme la Grèce, le Portugal ou l’Espagne. Il ajoute « La retraite est parfois vue comme un équivalent des vacances illimités, enfin libéré du boulot et de mes obligations, je fais ce que je veux ». Pour lui, ce sont des lieux qu’ils ont convoités pendant leur vacances et ils peuvent enfin aller s’y installer.

Jean-Michel Billé, sociologue spécialisé dans les questions relatives à la vieillesse

Ces retraités partent donc pour différentes raisons, mais pour certains, c’est uniquement la volonté de trouver un cadre de vie qui leur correspond d’avantage, comme Monique âgée de 92 ans et expatriée à Londres. Elle préfère l’Angleterre, car, pour elle, il y a plus de vie sociale et les sont moins pressés, ils prennent plus leur temps. Elle trouve que les gens y sont plus bienveillants et accueillants et se plaignent moins qu’en France. Elle a donc choisi de quitter la France dans la volonté de trouver une culture qui lui plaisent plus. C’est aussi le cas d’Evelyne une octogénaire qui travaillait dans l’édition et qui a choisi le Québec pour la gentillesse, la simplicité et leur ouverture d’esprit des gens.Ces personnes sont donc des aventuriers qui dépassent les frontières pour profiter pleinement leur retraite. Comme quoi, il n’y a pas d’âge pour partir à la découverte du monde et recommencer sa vie.

Entretenir les liens familiaux depuis l'autre bout du monde

Le manque affectif ou l’envie de réconfort sont des sentiments vécus à tous les âges, et avec la distance il devient parfois difficile de retrouver ce soutien familial.

Par exemple, Willy et sa femme ont souhaité rejoindre l’une de leur fille au Portugal, mais cela ne signifie pas pour autant qu’ils ont coupé tout contact avec leurs quatre autres enfants restés en France. Au contraire, ils communiquent régulièrement par WhatsApp avec eux. Sa femme et lui se rendent en France une à deux fois par an pour pouvoir profiter de leurs petits-enfants, et leurs proches font également le déplacement. Zio, lui, est arrivé au Portugal pour découvrir la culture de sa femme originaire du pays. Pour pouvoir accueillir sa famille, il cherche actuellement un logement. En attendant, il retourne fréquemment en Belgique pour y voir ses enfants et ses 4 petits-enfants. Alors qu’ils ont choisi de rester dans l’Union Européenne, d’autres ont décidé de passer leur retraite sur un tout autre continent.  Mais parfois trop éloignés de leurs famille, la distance qui les en sépare se trouve être un fardeau au lieu d’une incroyable aventure. C’est le cas de Brigitte partie vivre au Cambodge pour ses beaux jours. “Mes enfants ne sont venus me voir qu’une fois” explique-t-elle. En effet, à cause du prix du billet d’avion et le long trajet cela s’est avéré compliqué de voir sa famille depuis son départ il y a un an.
Malgré le soutien de ses proches, Brigitte souhaite remédier à son mal-être social. Et confie qu’en vieillissant la solitude est quelque chose qui lui fait peur. Pour y remédier, elle a décidé de revenir sur le continent européen et de rejoindre une amie en Espagne. Grâce à ce nouveau choix, elle espère pouvoir aller en France et que ses 9 petitsenfants lui rendront visite plus souvent. 

Si Evelyne et Monique ont préféré se rapprocher de leur famille et rentrer en France c’est pour une tout autre raison. De son côté, Evelyne a apprécié vivre au Québec pendant presque 20 ans. Elle s’est entouré de plusieurs amies rencontrées sur places. Avec le temps, certaines ont déménagé à Vancouver ou en Alaska et il n’est plus aussi facile de voyager avec l’âge… Mais elles restent en contact et s’appellent environ trois fois par semaine. En ce qui concerne sa famille, elle appelle sa nièce tous les jours par téléphone. Cependant elle repart au mois de juin prochain pour son pays d’origine, la France. “ Il y a toujours eu un lien familial profond avec mes proches. Seulement à 80 ans, tous vos amis disparaissent alors c’est compliqué… On ne peut pas dire que ma famille ait exigé que je rentre, mais elle me l’a conseillé” précise Evelyne. Pour sa part Monique explique que ses enfants ont toujours accepté le fait qu’elle déménage à Londres pour sa retraite. “Mes enfants ont aussi le goût du voyage et ils viennent souvent me voir” indique-t-elle. Mais après la naissance de leurs petits-enfants et âgée de 92 ans aujourd’hui, elle et son mari ont jugé préférable de revenir en France pour la fin de leurs jours et de pouvoir être auprès de leurs proches.

L'isolement sous le soleil

Selon Julia Mourri, vivre sa retraite est un moment où les seniors peuvent se réinventer, retrouver une nouvelle vie, une nouvelle jeunesse. Afin d’éviter les confinements collectifs de nos EHPAD, le Portugal, l’Espagne, le Cambodge sont devenus les eldorados d’une grande majorité de nos seniors. Paradoxalement, la solitude peut être tenace, et même à l’autre bout du monde certains souffrent encore de malaise social.

Brigitte, en a fait les frais : « Ma pire expérience à l’étranger, c’est la solitude (…). La journée je suis très occupée, je fais du chutney pour des restaurants, de l’artisanat. Mais une fois le soir, rentrer chez soi, et être seule, c’est très dur. En vieillissant, c’est quelque chose qui fait vraiment peur ». Finalement, le soleil du Cambodge n’a pas été assez convainquant pour Brigitte. Après 3 années de découvertes et de renouveaux, l’épouse de Willy s’est rendue à l’évidence. La rupture familiale est douloureuse, l’isolement grandissant. Whatsapp ne permet pas d’enrichir leur carnet d’adresse, et leurs huit petits-enfants sont trop petits pour voyager et être des geeks des nouvelles technologies.Michel Billé estime que les moyens de connexions modernes donnent l’illusion que l’on peut contourner l’isolement. Mais en réalité, Whatsapp et Facebook ne pourront jamais remplacer un contact physique, un lien émotionnel avec les personnes qu’on aime. hoisir la destination de voyage est cruciale puisque selon l’endroit où nos jeunes générations de retraités posent leurs bagages, la solitude et in fine l’isolement peuvent survenir dès leur arrivée. Monique lors de son arrivée à Londres, a perdu tous ses repères : « A mon arrivée, j’étais complètement perdue, bien que les gens étaient très accueillants et bienveillants, je ne maîtrisais pas bien la langue ». Cette barrière de la langue a corrélativement un impact sur les sorties et les activités que la destination propose à nos nouvelles générations de back-packers… Un cinéma, une pièce de théâtre paraissent difficilement envisageables lorsqu’on ne parle pas la langue du pays en question.
Michel Billé considère que vivre à l’étranger est un risque, celui de se couper des autres. Mais sous cette solitude douloureuse se cache une autre réalité. Inconsciemment, les jeunes générations en France se complaisent à entretenir les clichés qui collent à la peau de nos seniors : assistance, réfractaire au changement, moins productifs… Julia Mourri explique que seul le mélange générationnel permettrait d’éviter une marginalisation de nos seniors. Or, il est difficile de se lancer dans des projets qui paraissent être exclusivement réservés aux jeunes générations, alors même que notre société catégorisent nos aînés.

Julia Mourri, Auteure du livre Un tour du monde de la vieillesse avec Clément Boxebeld  

Bien vivre sa retraite

Loin des clichés persistants, de nouveaux concepts innovants commencent à se développer pour améliorer le bien-être de nos séniors, notamment les plus fragilisés en perte d’autonomie ou atteints de handicaps. Comme par exemple FeelU, qui propose un voyage immersif numérique grâce à la réalité virtuelle adaptée. Il suffit au sénior d’enfiler un masque de réalité virtuelle tandis que l’aidant lance une expérience de relaxation ou de sensations fortes depuis son smartphone. Le sénior va alors avoir l’impression de voyager, en France ou dans le monde. Julia Mourri a testé l’expérience, qui est notamment proposée dans les EHPAD : “C’est marrant, c’est nouveau pour eux. On a l’impression d’y être, j’avais presque envie de parler aux gens. Ils leur font visiter des lieux puis leur demandent où ils aimeraient aller, ce qu’ils font la fois d’après.”

Le but ? Améliorer le dialogue des personnes isolées, en leur proposant de se souvenir et de remonter le temps, au cours de ce qui devient un moment d’échanges et de joie. Et ça marche, comme l’indique la journaliste : “ La caravane immersive leur permet de devenir membre et de participer à la construction de l’expérience immersive. Ils racontent leurs souvenirs autour des lieux montrés. Puis ils posent leur voix sur les images. C’est une façon pour eux de voyager.” Mais FeelU ne s’arrête pas là. L’association propose également, dans des régions, un atelier appelé “Raconte Moi”. On demande aux seniors de raconter leurs souvenirs de leur village d’antan. Ces souvenirs servent de témoignage pour un voyage dans le temps. En plus de valoriser les personnes âgées marginalisées, cette transmission est importante puisqu’elle renforce le lien intergénérationnel d’un même territoire.  Ainsi si le voyage, comme l’admet Michel Billé, “peut faire partie des éléments pour bien vivre sa retraite pour ceux qui le souhaitent”, ce n’est pas la seule solution. Chacun la vit à sa manière. Mais ce que l’on retiendra, c’est que tous les retraités à qui nous avons parlé se sentent plus libres de bouger, découvrir de nouvelles choses et faire ce qui leur plaît au moment de leur retraite. Pour Julia Mourri, une chose est sûre : il y a un « véritable contraste entre le mot retraite, qui est triste, et la vraie vie d’un retraité, qui est peut-être même plus active ». La preuve en Espagne où « jubilación », équivalent du mot retraite, veut dire joie.

Insee, Projections de population à l’horizon 2070

Selon les projections de l’Insee publiées le 3 novembre 2016, les personnes âgées de 75 ans et plus devraient représenter 17,9 % de la population globale en 2070. Aujourd’hui ils sont 9 %. Mais finalement, qu’est-ce qu’un vieux ? Julia Mourri précise que la vieillesse est relative. « On n’a pas réussi à trouver d’âge parce que dans certains pays on est grand parent a 50 ans et dans d’autres cela survient au moment de la retraite ». En Colombie, à 50 ans les femmes sont considérées comme grand-mère. En France et en Allemagne, c’est plutôt à l’âge de 80 ans. Finalement cela dépend de la représentation qu’a le « vieux » dans son pays. Au Sénégal par exemple, la vieillesse est idéalisée, elle possède un statut respecté. Globalement, les personnes âgées sortent et bougent. Dans certains pays les grands-mères jouent au foot, font de la boxe et donnent des cours de danse. L’image affiché de la vieillesse dépend donc de la représentation qu’elle possède dans son pays, et que les gens autour lui accorde. Elle est parfois bien loin d’une réalité plus joyeuse et avantgardiste.

Article réalisé par Coline Blaizot, Salomé Savéan, Laura Potier, Léonie Outtier et Joe Saccal

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