Le rap et la nouvelle génération, portrait de la jeunesse

23 janvier 2019

Le rap et la nouvelle génération ont changé, s’éloignant des valeurs de leurs aînés. Certains les jugent même en perdition. Les deux sont souvent mis à mal et décrédibilisés…

Aux premiers abords, il semblerait que le rap se soit calmé et qu’il soit devenu politiquement correct. Et si récemment, Nick Conrad a défrayé la chronique avec son clip Pendez les Blancs, il se pourrait que ce soit le vilain arbre qui cache la forêt endormie. Si les politiciens sont vite montés au créneau pour dénoncer un appel au meurtre, le soufflé est rapidement retombé. On est bien loin de l’emballement médiatique que pouvaient provoquer les chansons de Sniper ou Assassin. Le sentiment d’un nouveau style moins politique pèse sur le rap actuel. Comme s’il était entré dans le cadre du politiquement correct. Aujourd’hui les jeunes rappeurs sont régulièrement mis en lumière et deviennent partie prenante du paysage médiatique. En témoigne la performance de Roméo Elvis à l’Olympia retransmise sur Arte Concert ce jeudi 8 novembre, summum de l’institutionnalisation du rap. Néanmoins, non, le rap n’était pas mieux avant.

C’est à la fin des années 1980 que le rap émerge en France, mais il ne rencontre qu’un premier succès vers 1995. Dès le début, il sert de média aux classes populaires ghettoïsées qui l’utilisent pour décrire leurs conditions de vie et transmettre un message. Son caractère revendicateur dérange et s’attire les foudres de la sphère politique et judiciaire. De multiples procès sont menés contre le rap comme celui du groupe Ministère A.M.E.R. condamné pour “provocation au meurtre de policiers” pour leur morceau Sacrifice de poulets. L’écho médiatique qu’il rencontre laisse à transparaître une certaine uniformité du rap français, qui sera aisément présenté comme un art subversif et contestataire à l’image de la jeunesse qui l’accompagne.

© Pochette de l’album 19h07 de JP Manova

Le public rap se développe peu à peu mais peine à sortir des quartiers populaires. Pourtant, ce genre musical ne se cantonne pas à délivrer un discours politique comme on peut le penser. S’il décrit la vie, les préoccupations et les activités des banlieusards, il est faux d’imaginer que ceux-ci se limitent exclusivement à des revendications pures et dures. Doc Gynéco incarne très bien cette ambivalence, puisque son plus gros hit, Vanessa, loin du rap conscient, raconte le fantasme qu’il entretient pour Vanessa Paradis.

Et si aujourd’hui, certains dressent le constat que le rap de la nouvelle génération est moins contestataire qu’avant, cela ne daterait pas d’hier. Le rappeur JP Manova associe l’avènement d’un discours plus aseptisé à une perte de la culture hip-hop et de ses valeurs. Cette dénaturalisation du rap serait due à son appropriation par les médias de masse. « En 1995, sort la bande originale du film la Haine, composée de chansons très engagées (comme L’état assassine, du groupe Assassin, ndlr.). Et en même temps, il y a le lancement de Skyrock. Le rap est arrivé avec le hip-hop puis s’en est séparé. »

D’après le sociologue Tomas Legon, spécialiste des pratiques culturelles des jeunes, « ce qui permet à un style musical de plaire, c’est sa propagation massive grâce aux canaux de diffusion » et pas uniquement son contenu. Dans ces médias de masse, la musique diffusée est formatée et pensée pour un public ciblé.

En passant en radio, le rap se doit d’adopter un format plus politiquement correct pour plaire au plus grand nombre. Ainsi, la contestation dans le rap devient moins frontale. Dylan, 21 ans, rencontré au concert de Josman, décrit des « revendications plus subtiles et l’engagement se fait au détour d’une phrase ». Le rappeur Deen Burbigo, expliquait au micro de Booska-P en 2017 : « Quand je peux faire passer un message au détour d’une sonorité parce qu’elle est bien tournée, je la garde et je suis content qu’elle soit là ».

© Instagram : apocalypsecerebrale

L’exemple de Nekfeu, avec la question “qui a conseillé la conseillère d’orientation ?”, est parlant. Maxime, rencontré à la sortie d’un concert de Caballero & Jeanjass dit que pour lui « il y a une certaine portée politique derrière cette phrase. On regarde le monde et on relève ce qu’on trouve injuste, anormal ou qui pousse à la réflexion, même minime. »

NOUVEAUX TABOUS, NOUVEAUX COMBATS

Bettina Ghio, docteure en littérature à l’université Paris-III, est l’auteure de la thèse Sans faute de frappes. Elle y étudie le côté littéraire des textes de rap en parallèle de ceux de la littérature française. L’universitaire explique que si « le rap plaît toujours aux jeunes, c’est, d’une part, pour son côté subversif et l’évocation de certains thèmes (drogue, sexe, violence) et d’autre part parce qu’il ne mentionne plus exclusivement la vie des quartiers populaires ».
Pourtant, d’après elle, la société s’est habituée à la récurrence de ces sujets, et de nouveaux tabous apparaissent. Aujourd’hui, la revendication anti-flic du rap paraît plus anodine, et le rap prête le flanc aux critiques pour son aspect misogyne.
Par conséquent, on trouve aussi des artistes véhiculant un discours féministe comme quand Chilla imagine une inversion sexuelle des rôles : « Si j’étais un homme, si on inversait les rôles, je soulèverai ta robe. Garderais-tu le contrôle ? ».

LE RAP AUJOURD’HUI, AUSSI DIVERS QUE SON PUBLIC

La jeunesse des années 2010 est particulièrement complexe à analyser. Tomas Legon affirme qu’à l’image de la société, la jeunesse est segmentée : urbaine ou rurale, de classe populaire, moyenne ou supérieure. Pourtant l’ensemble de cette jeunesse, aussi diverse qu’elle soit, se retrouve derrière une bannière commune, celle du rap. La musique préférée des jeunes a su se développer et convenir aux différents univers de la nouvelle génération. De divers publics se sont développés, et il n’existe plus un unique style de rap. Il est devenu un genre musical qui se décline en plusieurs styles et dont le tout reflète la pluralité de la jeunesse. C’est ce qu’on remarque en observant les Tops Rap actuels en France. Des artistes comme Vegedream, Niska, PLK ou même Columbine, interprètent des musiques hétérogènes, pas forcément porteuses d’un message engagé. Leur public ne recherche pas cela mais des sonorités approfondies et un travail lyrical différent. Le succès du rap s’explique aussi car il offre une multitude d’horizon mais aussi de mélanges de styles qui rassemblent les goûts des jeunes. « Le rap se mélange à beaucoup de style, on peut le coupler à  de l’électro, ou même du rock. C’est pour ça que c’est la musique la plus écoutée aujourd’hui » explique le rappeur 7Jaws.

Le groupe 47Ter a acquis une renommée très forte depuis l’été 2017 et d’autant plus depuis la sortie de leur projet Petit Prince. Entre rap et pop, le trio évoque son quotidien, mêlant études, procrastination, soirées et envie de réussir. Avec un discours simple et honnête, parfois teinté de doutes et de nostalgie, 47Ter représente une autre facette de la jeunesse. Les 3 amis d’enfances disent vouloir rester sincères dans leurs textes. « Venant d’une campagne un peu bourgeoise, on avait un dégoût de ceux qui rappaient des choses qu’ils ne vivaient pas. On ne voulait pas parler de la galère, de la prison ou de rester bloqué en bas des blocs, ce n’est pas ce qu’on connaît ».

C’est ce qui fait le succès de ce groupe. Leur public, âgé de 15 à 20 ans, sont des « jeunes qui se posent un peu les mêmes questions qu’[eux] et qui passent leurs journées entre potes ».

La trap représente une autre facette du rap très écoutée par la nouvelle génération, qui elle-même connaît une multitude de styles. 7Jaws, qui a sorti l’EP Steamhouse le 10 octobre 2018, décrit sa musique comme un mélange entre « la trap et l’émo ». Au carrefour entre plusieurs genres, ses influences sont aussi diverses que son public. Entre égo trip et sincérité, 7Jaws travaille sur des dualités concrètes. Il voit sa musique comme « une forme d’exutoire [qui lui permet] d’extérioriser [s]es sentiments, [s]es émotions, et [s]es doutes ». 

© Pochette du Projet Petit Prince de 47Ter

Son public éclectique s’étend de 16 à 30 ans et se montre aussi attentif aux textes qu’aux instrumentales. « Les gens se reconnaissent dans ce que je fais. Je reçois des messages de certains qui me remercient, parce que ma musique, les a aidés à traverser des étapes et trouver des réponses à leurs questions. Je crois qu’une partie des gens se sentent de plus en plus seuls et c’est pour ça qu’il se retrouvent dans mes sons ». La jeunesse, parfois décrite comme perdue, retrouve dans le rap certains repères qui lui permettent d’avancer et de se fixer des objectifs.

En effet, Tomas Legon ajoute par ailleurs que « la jeunesse a parfois même des perspectives trop utopiques ». On retrouve beaucoup cette obstination à se surpasser et à toujours être le meilleur, dans le rap sous la forme d’égo trip. En dehors de la dérision, cette discipline du rap traduit le côté positiviste et plein d’espoir d’une jeunesse prête, à en découdre pour réussir par ses propres moyens.

 

LAZEYRAS Quentin & MICHEL Mathieu

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