Le défi de la jeunesse face au paradoxe du sport français

23 janvier 2019

En septembre 2018, l’État a annoncé une nouvelle baisse de 30 millions d’euros dans le budget alloué au Ministère des sports. Alors que la France organise les Jeux Olympique en 2024, le monde du sport français s’inquiète de cette décision. Dans un pays où le sport reste fort culturellement et important socialement, l’avenir de la formation et l’éducation physique des jeunes paraît laissée pour compte.

L’INSEP, la « prison dorée » des sportifs français.

Photo 1 : Halle Joseph Maigrot, INSEP. Solenne Bertrand

Direction Vincennes pour visiter l’« école des champions », l’INSEP. L’Institut National du sport, de l’expertise et de la performance s’étend sur 28 hectares surplombés de dizaines d’installations mises à disposition de 810 sportifs. Entre les aires sportives intérieures (pistes, salle de gymnastique, bassins…), extérieures (terrain de tennis, de hockey sur gazon, stade d’athlétisme…), les installations médicales, les hébergements et la restauration, tout est regroupé ici pour faciliter la vie de l’athlète. « A l’INSEP, il y a vraiment tout ce qu’il faut au niveau des installations, on n’a pas à se plaindre » confie Maëva Danois. Championne de France et recordwoman de France du 3000m steeple, cette jeune athlète de 25 ans a quitté sa Normandie natale pour rejoindre la « grande famille » du sport français en 2014. « Intégrer l’INSEP, pour moi, ça représentait un moyen de me professionnaliser avec le sport de haut niveau mais aussi de concilier un double projet sportif et scolaire », livre l’athlète.

Un point d’honneur mis à l’éducation

Car le parcours scolaire est aussi très important pour cette fabrique des champions olympiques. Il est impensable de laisser les jeunes athlètes sans diplômes. Tout y est mis en œuvre pour que les jeunes sportifs puissent suivre, selon leurs âges, des cours sur le site ou à l’extérieur. Maëva Danois en sait quelque chose. Trois fois par semaine pendant ses journées de semi-repos, elle quitte l’INSEP pour assister à des cours de son cursus de podologie. Mais pour pouvoir conjuguer les deux, elle a dû adapter sa formation scolaire en l’étalant sur plusieurs années. Ce « double-projet » est très important pour elle, consciente qu’elle ne fera pas du haut niveau toute sa vie. Mais si l’institution du sport de haut niveau s’attache à valoriser la vitrine du sport français, tout n’est pas si rose.

La difficulté de vivre de sa passion

La situation sociale des sportifs n’est pas forcément meilleure à l’INSEP que dans le sport amateur. Dans la structure comme ailleurs, il est compliqué pour les jeunes sportifs de vivre uniquement de leur passion. Sur le sujet, Maëva Danois ne fait pas figure d’exception. Entre son sponsoring équipementier Nike, la subvention que la région Normandie lui verse et son petit boulot de surveillante à l’internat des mineurs de l’INSEP, l’athlète parvient à financer une année qui coûte entre 25 et 30 000 euros. En effet, la jeune femme doit rémunérer son entraîneur, payer les soins et les stages qui sont extrêmement chers. A cela s’ajoute le financement des transports, « des fois les compétitions ne sont pas prises en charge, sauf qu’elles n’ont pas lieu à Porte de Charenton mais en Suède ou en Afrique » souligne-t-elle. Fait qui semblait rare, ce cas de figure dénonce le manque de moyen qui pourrait empêcher encore aujourd’hui certains jeunes athlètes, même intégrés à l’INSEP, d’être concentré uniquement sur leur passion. Maëva Danois pointe du doigt cette situation. « Normalement un athlète ça devrait être tranquille, idéalement il ne devrait pas avoir à se focaliser sur gagner de l’argent. Si tu te détaches de ça, franchement t’es pénard. Tu vas à l’entraînement, t’es tranquille. Tu vas en stage, t’es tranquille. Et surtout tu n’as pas à te soucier de « Putain, je gagne pas ma vie, comment je vais faire ? » déclare celle à qui, les baisses budgétaires successives qui affectent le sport n’ont pas enlevé la volonté de réaliser ses rêves de médailles aux JO de 2020. C’est sur ses mots que la jeune sportive s’en va, quelques minutes plus tard elle troquera sa caquette d’athlète pour celle de surveillante de l’internat des mineurs. Il est heure pour elle de retourner dans ce qu’elle appelle la « prison dorée ». Comme la jeune athlète nous laisse entendre, la pratique du sport a un prix. Et le coût de l’activité physique est croissant du niveau auquel cette dernière est pratiquée. 

Photo 2 : Maëva Danois, jeune athlète de l’INSEP. Solenne Bertrand

Dès lors, la méritocratie du sport est remise en question. Tous les athlètes ne sont évidemment pas logés à la même enseigne. C’est ce qu’explique Peggy Provost, ancienne chargée de mission au ministère des Sports. Elle connaît tous les rouages de la gouvernance du sport français. Survêtement assorti et tennis aux pieds, le sport a rythmé toute la vie de Peggy. À 41 ans, cette ancienne professionnelle de football est désormais entraîneuse de l’équipe de France U18 féminine. Cadre d’État, elle s’insurge contre la réforme qui touche le ministère des Sports, et tire la sonnette d’alarme à propos de l’avenir du sport français, avec, en ligne de mire, les Jeux Olympiques de Paris en 2024. Peggy entraîne les stars du football féminin de demain. Si elle sait que ses filles sont privilégiées par la puissance de la Fédération Française de Football (FFF), la coach témoigne d’un sentiment d’injustice à propos des fédérations moins visibles. « La plupart des fédérations n’ont pas les moyens de se payer leurs propres entraîneurs », explique-t-elle. D’où la nécessité de garder les fameux cadres techniques, financés par l’État, qui forment nos jeunes sportifs de demain qui représenteront la France aux JO 2024. L’ancienne joueuse de l’équipe de France dénonce entre autre une « candidature sans objectif sportif » et explique que « l’impact sportif est évident » lorsque l’on enlève des moyens au sport français.

« Le sport est la dernière roue du carrosse de l’éducation nationale »

C’est la formation des jeunes sportifs qui est touchée, et à tous les niveaux. Peggy regrette un manque d’intérêt de la part de l’État envers le sport. Si elle défend un modèle français dans lequel tous les sports sont représentés, la coach regrette un faible intérêt pour l’éducation sportive en France : « Le sport est la dernière roue du carrosse de l’éducation nationale », témoigne-t-elle.
François Bouttet, sociologue du sport, nous amène à penser le sport d’une manière plus globale. Il insiste sur l’importance d’une « éducation populaire » et prône les valeurs d’un sport pratiqué indifféremment des conditions sociales. Le sociologue explique par ailleurs que le sport ne « permet pas de réduire les inégalités, ni de ramener des personnes qui tombent dans des activités illégales ». L’universitaire reste ainsi perplexe sur les vertus de sport, surtout lorsqu’il est isolé. Pour lui, mettre en lien le sport et le monde associatif serait une manière de donner une plus grande importance à l’éducation par le sport.
Alors, on a l’impression d’assister à un rendez-vous manqué entre la France et le sport. Les résultats sont plutôt bons, mais le manque de moyens alloués à l’éducation et à la formation laissent pour compte les jeunes sportifs de demain. Le talent de ces derniers ne suffit pas toujours pour leur permettre la réussite et le succès. Un grand nombre d’entre eux se brûlent les ailes aux portes du monde professionnel, alors que le sport est devenu un véritable ascenseur social. Entre blessures et mauvais comportements, les exemples ne manquent pas quand il est question d’espoirs déchus. La descente aux enfers après avoir touché de très près les étoiles est fréquente. C’est ce qu’a connu Pierre Slidja, footballer, ancien pensionnaire de Ligue 2 et ex-international espoir U20 français. Influençable, difficile à canaliser, l’ancien joueur de Valenciennes a gardé une profonde attache à son quartier d’origine. Il a écopé d’une peine de neuf mois de prison ferme pour une bagarre en sortie de boîte de nuit. Aujourd’hui, l’ex prodige est revenu jouer dans sa ville d’Amiens, à plus bas niveau. Entraîneurs et cadres accompagnent aussi les jeunes sportifs dans leur développement psychologique. À l’image de l’échec de Pierre Slidja, ces derniers ne réussissent pas toujours. D’où la nécessité d’un encadrement performant.

« Un coup de pouce » nécessaire pour les jeux

Dans un cadre français au modèle compliqué, où la valeur principale est de ne privilégier aucun sport par rapport à d’autres, la contradiction de la baisse budgétaire du ministère des sports et la suppression de postes fait du bruit.

C’est ce que souligne Teddy Riner, qui appuie les propos de Maeva Danois : « Quand j’étais jeune, j’ai été formé par des personnes, c’est grâce à elles que je suis là aujourd’hui. Moi j’ai eu la chance de connaître des entraîneurs qui se sont occupés de moi, tout le monde n’a pas cette chance». Or le rôle d’un entraîneur est majeur dans l’évolution professionnel mais aussi mental du jeune sportif. Alors la France méprise-t-elle le sport ? Après de nombreuses démarches et l’obtention des Jeux Olympiques 2024, à quoi rime cette nouvelle coupe budgétaire ? Kevin Mayer, récent recordman du monde du décathlon réagit lui aussi « On peut enfin faire grandir une génération pour avoir énormément de résultats à Paris 2024 et que ça serve ensuite à notre société française et c’est à ce moment qu’on baisse le budget ».

Photo 3 Logo des Jeux Olympiques 2024

Les jeunes sont en plein cœur de ce débat. Ce sont eux qui, dans quelques années, représenteront la France. « Il ne faut pas oublier qu’il y a des jeunes qui veulent être formés, il faut les accompagner. Toute cette formation est importante pour essayer de gagner des titres », rappelle l’athlète.

A seulement 6 ans des JO de Paris, ces réductions arrivent au plus mauvais moment. « Si on n’injecte pas de l’argent pour promouvoir les Jeux, il y a une vraie problématique. Pour réussir ces jeux, il faut de l’argent » affirme Teddy Riner, judoka dix fois champion du monde et trois fois médaillé au JO. En effet, dans l’histoire récente des jeux, la France est le premier pays réduisant le budget pour le sport juste après leur obtention. Lorsque l’on connait les retombés économiques désastreuses qu’ont eu les jeux pour le Brésil, l’Angleterre ou encore la Chine. Par exemple, à Pékin en 2008, le taux de dépassement du budget était de 1130 %. Les attentes autour de cet événement mondial sont grandes en France et le risque d’un éventuel échec effraie les sportifs français. La coupe budgétaire alimente ces peurs puisqu’elle impacte les performances de nos athlètes de demain.
Une pétition a été signée et une lettre ouverte de 380 sportifs a été envoyée au président de la République. Selon eux, le sport amène indéniablement des valeurs humaines pour chaque jeune pratiquant et non pratiquant, que l’État néglige. « Nos médailles (…) ont servi d’exemples, suscité des vocations, un engouement pour la pratique sportive et surtout une transmission des valeurs citoyennes auprès des nouvelles générations », plaident-ils. Valeurs citoyennes et vocations, deux caractéristiques que l’on ampute souvent à la jeunesse d’aujourd’hui.

 

BERTRAND SOLENNE, SACCAL JOE, MOUGEY BAPTISTE`

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