La tyrannie du bien vieillir

31 décembre 2019

Face aux nombreuses difficultés qui peuvent apparaître avec l’âge, les jeunes et les moins jeunes se mobilisent. De nos jours, le « troisième âge » n’est plus forcément synonyme de solitude et d’isolement, vieillir ne doit plus être une crainte.

« Aujourd’hui, parce qu’on vit de plus en plus longtemps, on est la première génération à en connaître quatre autres… » Isabelle Sénécal, responsable du pôle plaidoyer de l’association, Les Petits Frères Des Pauvres (PFDP), s’inquiète du vieillissement de la population. Il n’est plus rare désormais de vivre dans une famille où l’on côtoie arrières grands-parents et grands-parents, enfants et petits-enfants. Pourtant, selon une étude Ipsos réalisée en 2018, 78% des Français sont pessimistes face à l’idée de vieillir alors que 74% des personnes âgées de 65 ans et plus estiment que la plupart des aînés vivent bien leur âge.

Un café alternatif

Il n’est que 11h et pourtant, tous les sièges sont déjà pris. Assis à une table, une boisson chaude devant lui, un jeune homme travaille sur son ordinateur personnel au milieu de personnes plus âgées. Leurs yeux sont fermés par la fatigue. « Au revoir à tous, messieurs dames ! » Avec ses nombreuses couches de vêtements, son parapluie fermement tenu, la dame quitte le lieu, un dernier geste de main adressé à l’ensemble. Elle n’est pas restée longtemps, une quinzaine de minutes peut-être. Mais une autre personne, un homme, plus jeune, avec un accent prononcé, rentre et prend sa place. Le T-Kawa, dans le XIIIe arrondissement, n’est pas un café comme les autres. « C’est vrai, il n’y a pas que des personnes âgées… » Yvonne Suisse Berthier, responsable du lieu et membre de l’association Les Petits Frères Des Pauvres, raconte. « 75% de la population du quartier vit sous le seuil de pauvreté. Il y a beaucoup de personnes seules, de familles monoparentales et des dames plus âgées… Ils en avaient marre de n’être qu’entre eux. » Le lieu est livré pour l’association en avril 2016 et est inauguré deux ans plus tard, en octobre. Le « succès » a été immédiat, à tel point que les habitants du quartier en parlaient déjà entre eux avant même l’ouverture. Aujourd’hui, avec le bouche-à oreille, le T-Kawa est constamment plein et de nombreuses personnes viennent s’y retrouver.

 Le cadre est agréable, calme. Sur la carte, les boissons sont variées. Il y a du bio pour ceux qui le veulent, des cafés plus sucrés pour les autres. La musique de fond est discrète, les fauteuils confortables même s’il arrive que les grands murs blancs recouverts de tableaux tremblent légèrement au passage du métro. « Tu l’as vu ce film ? » « Non, je n’aime pas les comédies » « Ouais, mais ça fait du bien pourtant… » Entre deux courtes siestes, certains se conseillent des lectures parmi le large choix de la bibliothèque. D’autres se racontent leurs journées. Beaucoup se sont rencontrés au café alors qu’ils partagent le même immeuble. « Nous voulions un café social et culturel. Il y a énormément de livres et les gens peuvent en ramener ou les garder. Nous organisons aussi des activités culturelles régulièrement » explique la gérante du café. Quelques sans abris font également le détour au café pour se réchauffer, en attendant de partir pour les Restos du Coeur, à quelques mètres d’ici. Dehors, il pleut énormément mais Louisa n’y prête pas attention, plutôt concentrée sur le texte qu’écrit sa fille, Nina. « Ici on est bien, on se sent un petit peu chez nous. On se retrouve entre générations… Mais il manque d’endroits comme celui-ci, c’est bien pour les personnes âgées ».

Vivre ensemble pour bien vieillir

Présidée par Anne Marie Guerin et composée uniquement de bénévoles seniors, elle a pour objectif de combattre la dépendance pour permettre aux personnes âgées de vivre plus longtemps chez eux. Diverses activités sportives sont organisées, comme des randonnées, ainsi que des ateliers de mémoire et d’équilibre pour prévenir les risques de chutes. L’association propose également des conférences et débats sur des sujets de santé ou de société où tous les thèmes sont abordés sans tabous. Yvonne, secrétaire de l’association, regrette que les personnes âgées actives dans ce type d’associations soient qualifiées de grabataires. « Détrompez-vous, nous ne sommes pas tous handicapés ou malades ! La plupart des gens qui adhèrent à G13 sont des personnes en bonne santé qui veulent simplement rester actifs ».


Pourtant, comme le rappelle Isabelle Sénécal, « bien vieillir, oui, mais à un moment, on ne choisit pas.» Vivre chez soi n’est pas synonyme de bonne santé pour toutes ces personnes. En France, de nos jours, 1,3 million de personnes âgées sont en situation de dépendance complète et ils pourraient être 2,2 millions en 2050 selon l’Insee. Les maladies neuro-dégénératives ont gagné du terrain ces dernières années, notamment la maladie d’Alzheimer qui touche aujourd’hui 70% des malades. Malheureusement, il existe peu de moyens pour face à la dépendance : les établissements professionnels ou les soins à domicile. Dans la plupart des cas, les familles ont tendance à privilégier la deuxième solution malgré l’importance du coût des employés à temps plein à rémunérer. C’est pourquoi la majeure partie d’entre elles a tendance à prendre l’intégralité des soins à domicile pour s’occuper directement de leurs proches et deviennent ainsi des « proches aidants ». Outre l’aspect pratique, cela permet aussi aux malades de maintenir un lien social et de rompre l’isolement inhérent à la maladie d’Alzheimer

Un besoin de reconnaissance

Isabelle Sénécal estime qu’il faut changer les regards et les mentalités liés à la vieillesse, qu’il faut « arrêter ce jeunisme effréné et de dire qu’un sénior ne sert à rien ou qu’il coûte cher ! ». Et la responsable du pôle plaidoyer des PFDP de continuer : « Ils consomment, voyagent. Ceux qui ont de l’argent aident leurs enfants et leurs petitsenfants… Il faut remettre de la solidarité. Il n’y a que l’humain qui peut sortir les personnes de l’isolement ». Le Conseil d’Analyse Économique estime en effet à 23 millions le nombre d’heures de services par an rendus aux familles grâce aux séniors. Autant que toutes les assistantes maternelles réunies. C’est pourquoi G13 a également mis en place « L’écrivain public », une mission ayant pour but d’aider les personnes, majoritairement des chômeurs, à remplir leurs papiers administratifs.

Selon Christian Guérin, coordinateur de ces écrivains publics, la manque d’assistantes sociales est un vrai problème. « On rend service à tout le monde, autant à des personnes dans le besoin qu’à ceux qui vont très bien. C’est ça le vivre ensemble ».
Pourtant, Yvonne, la secrétaire de l’association, déplore également que « la place des personnes âgées dans la société n’est pas reconnue à sa juste valeur ». De plus, elle estime que les différents gouvernements ont tout fait pour montrer l’importance du coût des personnes âgées à la société. « Il y a là une volonté de diminuer la participation de l’Etat au bien-être des séniors… »

Une solution politique ?

Menée jusqu’en février 2019 puis intégrée au Projet de Loi de Financement de la Sécurité Sociale (PLFSS) voté le 29 octobre dernier, la concertation « Grand âge et Autonomie » s’est donnée pour mission de changer les mentalités liées à la vieillesse et notamment les proches-aidants. Selon la fondation April et BVA, on estime qu’ils sont près de 11 millions en France à ce jour, 57% d’entre eux s’occupent d’un proche dépendant alors 52% ont un emploi. Pour ces derniers, il est justement très difficile de concilier soins au quotidien et travail. Pour les soulager, le PLFSS propose un « congé proche aidant » rémunéré de 43 à 52 euros par jour selon la situation familiale de l’aidant sur une période de trois mois. Pour Philippe Amouyel, directeur général de la Fondation Alzheimer France, si cela « ne constituent que peu de temps de répit », il doute du fait que les proches-aidants n’utilisent ces congés. En effet, en 2016, seulement 545 personnes se sont arrêtées de travailler pour s’occuper d’un proche en fin de vie.

Changer le regard de la société sur nos aînés

On observe parmi ce chiffre une mobilisation de la génération suivante, préoccupée par les besoins de leur aînés et parents. Stéphane Sauvé est l’un d’entre eux. Pour cette ancien directeur d’Ehpad, les maisons de retraites sont de vraies « cours de récréation » où la moindre différence sera critiquée. Il a particulièrement été touché par la façon dont étaient traités les seniors LGBT où les discriminations ne passent pas avec l’âge. Une fois installées dans l’établissement, les moqueries deviennent monnaie courante, et ils doivent souvent cacher leur orientation sexuelle.

Un comportement qu’il observe aussi au sein des équipes d’aide-soignant : « un homme avait mis la photo de son conjoint dans sa chambre. Lorsqu’une aidesoignante lui a demandé qui était la personne sur la photo, il s’est figé. Deux jours plus tard, la photo avait disparue ».
Stéphane Sauvé décide alors de se lancer dans un projet unique en France : ouvrir une maison pour seniors LGBT. Une alternative pour rompre avec la solitude puisque 65% des seniors LGBT de plus de 60 ans vivent seul(es) et seulement 10% d’entre eux ont des enfants. L’entrepreneur a en tête la résidence féministe des Babayagas à Montreuil en banlieue parisienne. Il espère ouvrir cette maison solidaire en 2022. Stéphane Sauvé cherche à créer une communauté bienveillante en permettant aux seniors d’avoir une meilleure estime d’elles-mêmes et d’être qui elles sont. Ce qui a un « impact direct sur leur santé psychique » précise-t-il.

 En effet, une étude présentée par the US National Library of Medicine National Institutes of Health a démontré que les seniors LGBT étaient plus exposés au déclin de leurs aptitudes mentales que les personnes âgées hétérosexuelles. Sur les 210 LGBT de 50 ans et plus sondés, près de 25% ont déclaré avoir déjà ressenti des troubles cognitifs (de mémoire, de langage et d’attention) et des états dépressifs. A cela s’ajoute une étude menée en France en 2015 sur 3.200 personnes LGBT montrant que moins de 10% ont été interrogés sur leur sexualité par leur médecin, souvent perçue comme une question inappropriée. Quant à ceux qui ont fait leur coming-out médical, 35% ont eu l’impression d’être jugé.
Une situation dans laquelle s’est retrouvée Micheline, 81 ans. « J’étais à l’hôpital pour un contrôle sanguin. L’infirmier m’a demandé si j’étais venue seule ou si mon époux m’accompagnait. J’ai répondu que ma conjointe était décédée. L’homme a immédiatement quitté la pièce et une femme l’a remplacé » admet Micheline.

Cette octogénaire ne comprend toujours pas certaines réactions et préfère depuis se cacher, sans connaître les impacts négatifs qu’il en résulte. Micheline est suivie pour certains troubles du comportement. Elle ne finit pas toutes ses phrases et oublie le sens des mots. Cette ancienne fleuriste occupe son temps libre à donner des cours de piano, à partir en forêt cueillir des champignons avec son club. Mais là encore, Micheline préfère rester discrète sur son orientation sexuelle, de peur d’être rejetée.
Une sensation de rejet permanent ressentie par tout individu ayant soif de reconnaissance dans une société très sectaire. À 80 ans comme à la vingtaine, les combats sont partagés. Dire ou ne pas dire qui nous sommes, se défendre quand on attaque notre individualité… Finalement, le nombre d’années ne fait pas tant de différences.

Certains ont du mal à “boucler” leurs fins de mois et d’autres cherchent encore à assumer leur sexualité. Alors pourquoi isoler les « sages » de la société sans vraiment les prendre en considération ? Ils sont pourtant présents et participent plus qu’on ne l’imagine. Pourquoi s’emporter lorsqu’un vieil homme marche lentement sur le trottoir ? L’existence des tabous n’a-t-elle pas un lien avec notre degrés de tolérance ? La société s’enferme dans une image figée des âges. Un jeune doit vivre les meilleures années de sa vie, alors qu’un senior doit se contenter d’attendre patiemment la fin. La tolérance n’existe plus et ne traverse pas les années. Et pourtant aujourd’hui, les seniors s’organisent, seuls ou en groupe. Ils voyagent, testent les nouveaux outils numériques et détruisent peu à peu toutes ces idées reçues. Ils le font entre eux, pour changer le regard de la société et acceptent avec toute leur bienveillance notre aide, celle de leurs descendants.

UN REPORTAGE DE JULIETTE LACROIX, MARIE STOUVENOT, HUGO BOUDSOCQ ET LOUNA D’HALLIVILLÉE
MÉDIALAB

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